Le général prussien von Clausewitz n'a remporté que des batailles intellectuelles. Certes, après la défaite de la Prusse et de ses alliés devant Napoléon (Iéna, 1806), il participe à l'édification de la nouvelle armée prussienne : ami de Gneisenau, collaborateur de Scharnhorst, il fait partie de l'équipe des « réformateurs » qui réorganise l'administration et l'armée. Cette partielle « révolution par en haut » avait pour but de faire de la Prusse le centre d'une guerre de libération nationale : morcelée en petites principautés, envahie par Napoléon, l'Allemagne devait conquérir par les armes son unité et sa liberté. Le compromis entre les réformateurs bourgeois et la monarchie fut éphémère ; c'est seulement après la mort de Clausewitz – et dans des conditions différentes – que l'armée prussienne devint l'instrument de l'unité allemande. Le fait d'armes le plus éclatant de Clausewitz est une trahison (il passe aux Russes pour combattre Napoléon, son propre roi et sa propre armée), son seul succès militaire est une négociation réussie (la reddition du corps prussien de la Grande Armée). Après 1815, inconnu, il ronge son frein, écrit De la guerre.
Ses vraies victoires seront posthumes mais éclatantes. Au xixe siècle, l'état-major prussien applique ses leçons, mais également Engels qui fait partager son enthousiasme à Marx. Au xxe siècle, Jaurès reproche à l'état-major français de trop ignorer ce général prussien, tandis qu'en pleine guerre mondiale Lénine annote soigneusement De la guerre (1915) ; il se réclamera de cette autorité aux moments décisifs, lorsqu'il justifie sa rupture avec la IIe Internationale, établit sa stratégie insurrectionnelle, organise l'activité militaire et diplomatique du nouvel État soviétique. Après la Seconde Guerre mondiale, W. Hahlweg a montré comment les erreurs stratégiques des états-majors allemands (1914 et 1940) étaient liées à (voire justifiées par) une interprétation unilatérale et erronée de la leçon clausewitzienne. Les théoriciens de la straté […]
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