3. L'art de raconter
Si Karen Blixen privilégie le genre court – son unique ouvrage de quelque ampleur est La Ferme africaine – elle a su mettre au point des nouvelles, ou des contes, d'une rare élégance et porteurs d'interprétations multiples selon le point de vue que l'on choisit de retenir. C'est son côté « démoniaque » qui explique aussi qu'elle soit un des rares écrivains du Nord à avoir traité avec succès le genre fantastique. Des antiques écrivains du Nord, en effet, elle a retenu d'instinct une dimension capitale : l'impossibilité de ne voir que ce que l'on voit, de n'entendre que ce que l'on entend... La réalité est toujours autre, parce qu'elle est sous-tendue par une vérité autrement grave qui, en quelque sorte, dicte le récit que nous lisons mais suggère simultanément les dimensions profondes, oniriques, du procès en cours. C'est ce non-dit qui dépasse nos contingences et en lequel résident toutes nos fascinations, qu'il importe d'exprimer, de raconter. C'est pourquoi Blixen peut faire dire au cardinal, dans le premier des Nouveaux Contes d'hiver (Last Tales, 1957) : « L'art divin est et restera l'histoire. Au commencement était l'histoire. À la fin, il nous sera permis de l'embrasser du regard et d'en revoir le déroulement, et c'est ce qu'on appelle le Jour du Jugement. »
Comme tant de ses émules scandinaves (la Suédoise Selma Lagerlöf, le Norvégien Knut Hamsun, l'Islandais Halldor Laxness), Karen Blixen a cette voix de conteur inlassable, qui attache et retient. Dès ses débuts littéraires, avec Sept Contes gothiques (Seven Gothic Tales, 1934), d'abord publiés en anglais sous le pseudonyme d'Isak Dinesen, puis traduits par elle-même en danois (Syv fantastiske fortællinger, 1935), elle montre l'admirable facilité avec laquelle elle passe d'une langue à une autre, et sait nous placer face au mythe, dans une sorte de mise en scène baroque qui reste l'un des caractères majeurs de son inspiration. De même, les Contes d'hiver (Winter's tales, 1942, où figure l'un de ses chefs-d'œuvre, L […]
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