2. Une œuvre démoniaque ou mystique ?
Ce qui frappe d'emblée chez Karen Blixen, c'est un trait qui remonte certainement à ses lointains ancêtres scandinaves : un respect quasi religieux de la Nature, qui entraîne une humble soumission à ses arrêts. Car nous avons perdu nos repères et notre bien le plus précieux en nous coupant d'elle : notre orgueil a refusé la condition sine qua non de notre bonheur, à savoir l'acceptation du plan divin sur notre personne. À cela, nous avons préféré une vision petite-bourgeoise marquée du sceau d'un matérialisme stupide et cupide. C'est en particulier ce que lui a appris son expérience africaine, telle qu'elle la présente dans son chef-d'œuvre, La Ferme africaine (Den afrikanske Farm, 1937), ouvrage qui connut immédiatement un succès mondial. Elle y présente le monde noir vivant en accord avec lui-même et acceptant son destin, tout en s'adaptant admirablement à son milieu naturel. Les Noirs savent d'instinct ce que les Européens ont oublié : « que Dieu et le diable sont un, que leur majesté est également grande, leur splendeur, également éternelle ». Bonheur et malheur, joie et souffrance appartiennent à titre égal à la vie ; la fierté de l'homme est de s'accorder volontairement aux vues providentielles. On trouve donc dans toutes les œuvres de Karen Blixen la célébration de valeurs telles que le courage humain, la fierté, l'honneur et le devoir. Ne cherchons pas trop des justifications luthériennes à cette attitude : Karen Blixen était de plain-pied avec ce que nous appellerions ses racines ou son patrimoine ancestral. C'est ce qui lui fait écrire à son frère Thomas, en février 1918 : « Je crois que, pour donner en échange quelque chose à quelqu'un, la vie exige qu'on l'aime sous tous ses aspects, et non pas seulement certains de ses côtés ni seulement ses propres idées et idéaux ; et quand tu parles de ma conception de la vie, je n'en ai pas d'autre que celle-ci. »
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