5. L'artiste et son chef-d'œuvre
À quarante-trois ans, Karel Čapek publia soudain et coup sur coup trois romans excellents qui forment une œuvre close : Hordubal (1933), Povětroň (Le Météorite, 1934) et Obyčejný život (Une vie ordinaire, 1934). Pouvons-nous dire d'un homme qui il est ? Un homme sait-il qui il est ? Ces questions semblent avoir fasciné Čapek. Hordubal conclut à l'incommunicabilité. Un homme simple rentre d'Amérique dans son village ruthène des Carpates. Huit ans, il a été un étranger, il l'est aussi chez lui : pour sa femme qui le trompe, pour les autres, pour lui-même qui ne veut pas croire à l'adultère. Il meurt, tué sans doute par les amants. Personne – ni surtout les enquêteurs – n'a compris l'amour délicat, la souffrance pathétique de Juraj Hordubal. Dans Le Météorite, trois personnes cherchent à reconstituer la vie d'un inconnu tombé avec son avion : dans les trois histoires qu'elles inventent, elles trouvent leur vérité, qui est aussi en partie la sienne. Dans le dernier roman enfin, un homme « ordinaire », petit bureaucrate retraité, se raconte à lui-même sa vie toute plate. Mais il découvre avec terreur ses innombrables visages inconnus et se suicide. Chaque homme contient tous les autres, mais alors qu'est-ce qu'un individu ? La trilogie se referme sur cette conclusion ambiguë. Œuvre parfaite, elle l'est par l'art : langue, style, technique s'adaptent constamment au but à atteindre ; par le thème, universel ; par la réussite exceptionnelle de Hordubal qui fait penser à L'Étranger d'Albert Camus ; par l'humanité de ce paysan silencieux, un des rares personnages de chair et d'os que Čapek ait su créer ; parce qu'enfin ces trois romans aident à répondre à cette autre question : qui était Karel Čapek ?
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