3. Le fonds primitif
À l'évidence, l'intérêt du Kalevala, d'un point de vue scientifique, tient d'abord aux souvenirs anciens qu'il restitue, mais sous une forme obscure, en signes incertains dont le déchiffrement, pour passionnant qu'il soit, ne peut que rester conjectural. Des origines au xixe siècle, malgré cette forme qui se prêtait admirablement à la transmission orale, on devine aisément les innombrables déformations qu'ont dû subir ces textes, non seulement par la force des choses, mais aussi en vertu du contact avec d'autres peuples, d'autres cultures, dont les immixtions ou les interférences sont parfois encore visibles. À tous points de vue, il serait infiniment précieux de pouvoir remonter aux sources, mais tout au plus peut-on établir sans peine qu'un fonds primitif a présidé à l'élaboration de ces chants.
C'est visible d'abord à l'importance capitale du rôle que joue la magie dans le Kalevala : il baigne tout entier dans un flot occulte. Ce ne sont que charmes, sortilèges, incantations, illusions des sens, métamorphoses. Les Finnois passaient pour maîtres en cet art ténébreux et les grandes sagas islandaises, écrites au xiiie siècle, ne manquent jamais de le signaler. Pourtant, c'est là un trait caractéristique du Nord : la magie est la science qui rend supérieur celui qui la possède. Väinämöinen n'est jamais autrement nommé que « l'éternel sage » ou « le voyant vieux comme le temps » : par quoi il ressemble curieusement à Od̄inn (Odin).
D'autres traits sont d'une évidente antiquité. Le Kalevala a conservé au moins deux caractères qui attestent une origine sacrée. D'une part, il respecte le principe de symétrie ou de parallélisme propre au psaume oriental :
Malheureuse, quelle est ma vie,
pauvre enfant, quel est mon destin ?M'en voici réduite à ceci :à jamais sous le ciel profond je serais bercée par les vents et ballottée au gré des vagues
au milieu de ces flots immenses,
au sein des ondes infinies.
Kalevala I
D'autre part, il illustre le principe de l'improvisation dialog … ]
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