2. Epistémologie des sciences sociales et politiques
Cette phase de gestation est scandée par des coups d'éclat qui ont durablement marqué la théorie sociale et la philosophie politique. Dépassant l'opposition des sciences exactes et des sciences de l'esprit, Habermas distingue dans La Technique et la science comme « idéologie » (1968 ; trad. franç. 1973) et Connaissance et intérêt (1968 ; trad. franç. 1976) trois « intérêts de connaissance » : l'intérêt technique, l'intérêt pratique qui prend en compte les contextes de sens, et l'intérêt émancipatoire qui tout à la fois réunit le projet technique et le projet pratique mais se heurte à la domination. Ces trois « intérêts » correspondent schématiquement aux sphères du travail, du langage et de l'interaction, laquelle est fondée sur l'entente intersubjective et la compréhension interculturelle. Cette réflexion « épistémologique » est d'autant plus importante que selon le diagnostic du philosophe, qui prolonge celui de la première « Théorie critique » de l'École de Francfort, la science et la technique sont devenues les premières forces productives. L'enjeu d'Habermas consiste dès lors à mettre en avant l'« interaction ».
Jürgen Habermas enseigna à Francfort de 1964 à 1971, avant de co-diriger l'Institut Max-Planck de Starnberg où il mit en œuvre un programme de recherche sur les conditions de vie dans le monde scientifico-technique. De cette période de symbiose créative entre l'élaboration théorique et la prise en compte des études empiriques, caractéristique de la « philosophie sociale » de la Théorie critique, sont issus Raison et légitimité (1973, trad. franç. 1978) et les Repères pour la situation spirituelle de l'époque (1979). En 1983, Habermas réintégra l'université de Francfort.
Les années francfortoises sont caractérisées par des interventions dans les débats politiques et intellectuels : la « querelle des historiens » de 1986 – qui le vit s'opposer à l'assimilation des crimes nazis avec la dictature stalinienne, qui à ses yeux banalise le national-socialisme –, et, en 1988, la querelle sur l'engagement politique de Heidegger (Martin Heidegger. L'œuvre et l'engagement, Cerf, Paris, 1988). Habermas est depuis lors, plus que jamais, un « intellectuel engagé » intervenant à propos de tous les grands enjeux politiques, qu'il s'agisse de la réunification de l'Allemagne ou de l'Europe.
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