2. L'écriture du fantastique
Quant à son œuvre, multiforme et contrastée, la perspective chronologique reste celle qui permet le mieux de la saisir sans la trahir. Green a tant parlé de lui-même et apporté tant d'éclaircissements sur la genèse de ses romans, surtout à la fin de sa longue vie, qu'il est difficile de concevoir l'impression d'aérolithes qu'ils ont donnée lors de leur publication. Rendons aux premiers parus, Mont-Cinère (1926), Le Voyageur sur la terre (1926), Adrienne Mesurat (1927), Léviathan (1929), leur pouvoir de choc, dû à la force des situations, à la dureté du trait. Des passions forcenées y jettent implacablement les êtres les uns contre les autres et les vouent à l'autodestruction. Ensuite, la frénésie diminue, faisant place à l'insolite. Dans L'Autre Sommeil (1930) et dans Épaves (1932), situés dans un Paris envoûtant et non plus dans de petites villes d'Amérique ou de France, la rêverie l'emporte sur la réalité, l'inaccompli remplace la violence ; le héros de L'Autre Sommeil rêve sa vie et vit ses rêves, ceux du Visionnaire (1934), de Minuit (1936), de Varouna (1940), de Si j'étais vous... (1947) quittent le quotidien pour des aventures fantastiques, au sens plein du terme. Comment ne pas aimer, jusque dans certaines de leurs faiblesses, des livres si originaux ? Et comment ne pas admirer la rigueur d'un jeune auteur qui refuse d'exploiter la veine de ses premiers succès ? « Pour trouver la vérité il faut travailler contre soi-même, contre sa pente, contre les facilités que donne l'habitude, contre le succès, contre le public ; il faut supprimer toutes les pages où l'amusement du lecteur est devenu le seul objet en vue. » Tel est alors le credo artistique de Julien Green, consigné dans son Journal (7 février 1931).
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