2. L'alchimie romanesque
Avec ses deux premiers romans, Gracq découvre son domaine. Il écrit en même temps des poèmes en prose recueillis dans Liberté grande (1947). Avec eux (il affectionne les « formats réduits »), il expérimente ses techniques de transformation ou de maquillage de textes antécédents, mais aussi des figures narratives auxquelles il donnera une plus grande extension (entre autres, celle calquée sur les figures des jeux de cartes, symétriques et inversées). Jusqu'en 1951, date du Rivage des Syrtes (commencé en 1947 et presque achevé en 1949), il cherche à mettre en compétition la matière romanesque et l'opéra, toujours en organisant des superpositions : ainsi le motif de la femme en blanc dans un jardin provient-il de Jules Verne (Le Château des Carpathes), de La Dame blanche de Boieldieu et de Femmes dans un jardin de Monet. L'échec de sa pièce de théâtre, Le Roi pêcheur, en 1948, qui reprend le thème de Parsifal, n'est sans doute pas pour rien dans le déplacement du modèle de l'opéra. Désormais, Gracq n'utilise plus de manière aussi ostensible des thèmes ou des gestes, ou même des « éclairages » empruntés au monde de la scène. Mais il gardera de la « leçon » wagnérienne la fascination pour « ces brèches si béantes et si éloquentes pratiquées dans la continuité du chant, brèches où il semble que ténors, basses et soprani sur la scène, et non seulement le public au fond de l'obscurité, se taisent pour laisser venir battre autour d'eux le flux de toute une marée sonore, comme s'ils faisaient silence, interdits, autour de la révélation confuse, qui déferle, de tout ce qui mûrit pour eux et pourtant hors d'eux » (En lisant, en écrivant).
Si Le Rivage des Syrtes doit être lu, selon son auteur, comme un prélude wagnérien, il n'en va plus de même de Un balcon en forêt (1958), même si son exergue est emprunté à Parsifal. Dans ce roman, les souvenirs personnels sont soumis à une alchimie qui les mêle véritablement au paysage. Gracq met au point sa technique du débordemen […]
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