5. Revanche posthume
Soixante-dix ans après son Belphégor, nous pouvons admirer tout son discernement. Dès lors il a compris que notre esthétique de mondains et demi-mondaines représentait pour la France et pour la planète un péril bien plus grave que la prétendue « faillite de la science ». Dans ce bref essai, tout est inventorié ou pressenti : l'art qui se prétend substitut de la religion et pur amour où « s'évanouit toute espèce d'activité intellectuelle » ; la manie de la nouveauté, du tremblotement, du bizarre ; l'exploitation insensée des mystères chrétiens ; la passion pour les ébauches, les brouillons, les œuvres inachevées ; bref, la littérature pour femme-lettes qui ont peur des souris. Nul, dit-on, n'est prophète en son pays. Ce n'est plus tout à fait exact quant à lui : en 1958, on rééditait La Trahison des clercs et La Fin de l'éternel ; en 1968, on réimprime en un gros volume les trois tomes d'une des plus belles autobiographies de ce temps, jugée comme telle par Jean Paulhan qui la donna en livraisons dans La Nouvelle Revue française à la veille de la dernière guerre ; plusieurs ouvrages de critique et divers travaux universitaires, publiés depuis sa mort, tout annonce enfin qu'après quelques années de purgatoire, et malgré la calomnie, les contresens, les fanatismes, celui qui s'appelait lui-même, assez drôlement, « Ézéchiel chez Ninon », va bientôt prendre sa revanche. Puisse-t-il être entendu ! Le temps presse ; le temps nous presse.
Eh bien, on peut confirmer le pronostic de la première édition : aussi bien dans la presse que dans les travaux universitaires, la pensée de Benda est de plus en plus souvent prise en considération. C'est ainsi que, dans sa grande thèse d'État sur Georges Séféris, Denis Kohler montre tout ce que le poète grec doit à la première équipe de La Nouvelle Revue française, à Benda en tout particulier, qui le préserva contre l'intégrisme de ce T.S. Eliot auquel d'autre part il allait tant devoir, du point de vue de sa poétique.
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