3. Un visionnaire
Verne est-il un auteur pour la jeunesse ? Raymond Roussel est, semble-t-il, le premier à avoir posé cette question, souvent reprise depuis lors. Sa réponse est non. Arguments invoqués : Verne est un artiste trop profond, trop secret, trop neuf. Dans la même ligne, l'historien Jean Chesneaux voit dans cette étiquette d'auteur pour la jeunesse appliquée à Verne un « alibi ». D'autres griefs sont retenus par les éducateurs qui excluent, non sans raison, certains livres de l'artiste du répertoire de l'enfance : Hector Servadac (1877) pour son antisémitisme, César Cascabel (1890) pour son chauvinisme et son agressivité contre l'Angleterre, Clovis Dardentor (1896) pour sa misogynie.
Mais il ne faut pas oublier qu'à l'époque la grande majorité des lecteurs de Verne, comme ceux du Magasin d'éducation et de récréation, étaient des enfants et des adolescents. À cette raison de fait il convient d'ajouter une raison de droit. Verne a placé au centre de son œuvre le « couple éducatif » adulte-enfant : à cause de cela, on peut admettre comme acquis que, pour la grande majorité de ses livres, Verne reste un « classique de la jeunesse », ce qui ne l'empêche nullement, comme Perrault et Andersen, d'être aussi un classique tout court.
On s'est également demandé s'il écrivait bien ou mal. Contre les nostalgiques du style orné et les puristes, il faut rappeler que Verne, très attentif aux problèmes formels, s'est forgé un style adapté à son propos et qui est très moderne, puisque, pour la première fois, la science intervient comme élément et comme support du lyrisme.
La place encore réduite qu'il occupe dans l'échelle de valeurs établie souvent à partir de critères d'un esthétisme étroit ne doit pas cacher celle, de plus en plus grande, qu'il occupe dans l'univers culturel d'aujourd'hui.
On l'a présenté longtemps comme un simple écrivain d'anticipation. Il est bien davantage un spécialiste de la prospective, un témoin qui a su distinguer les lignes de connexion qui, de l'histoire du passé, mènent aux choix de l'avenir. Sa sensibilité exacerbée, son talent de voir et de faire voir adaptent d'avance son œuvre à notre culture de l'image et du déchirement. Son plus grand mérite n'est sans doute pas d'avoir présenté avec plusieurs dizaines d'années d'avance quelques anticipations rétrospectives (le sous-marin, le dirigeable, le disque, la télévision, la bombe H ou les capsules interplanétaires), mais d'avoir compris que notre civilisation, comme beaucoup d'autres, pouvait être mortelle, et d'avoir tenté de nous en avertir.
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