2. L'histoire de bas en haut
Pendant quelque vingt années, Michelet développa fidèlement les conséquences, parfois imprévues, de son élan de 1830. Il publia, de 1833 à 1844, les six premiers tomes de l'Histoire de France, consacrés au Moyen Âge, jusqu'à la mort de Louis XI. Il y montra comment un peuple naît d'un mélange de races dont il est le produit original, comment il s'enracine dans une terre qui, après l'avoir soumis à ses lois, finit par lui ressembler en accumulant les marques d'une activité humaine, comment il détermine souverainement le cours des événements, la carrière des personnages historiques, la vie des institutions. En écrivant ainsi l'histoire de son pays « de bas en haut », ce narrateur inspiré donna à la France l'épopée qu'aucun de ses poètes n'avait su composer. Il « ressuscita » les grandes passions du peuple médiéval : la crainte de la fin du monde en l'an mille, la folle équipée des croisades, la construction des cathédrales, le sursaut national qu'entraîna, dans la nuit de la guerre de Cent Ans, l'apparition de Jeanne d'Arc. Il illustra la grandeur paradoxale des rois fainéants, dans la personne desquels l'humble sujet reconnaissait l'image de sa propre misère. Il présenta comme un miracle l'ascendant que la bergère de Domrémy, sanctifiée par sa naïveté même, exerça sur les soldats qui la suivirent et sur le roi.
Mais il voulut servir mieux encore le véritable héros de l'œuvre qu'il était en train d'écrire : le peuple français. Il en peignit le portrait contemporain dans Le Peuple (1846). Il jugea surtout urgent d'en célébrer le dernier et le plus haut exploit : la Révolution de 1789, dont il publia l'histoire de 1847 à 1853. Dans cette entreprise, il bénéficia non seulement de l'expérience acquise au cours de la rédaction de l'Histoire de France, mais aussi de toute une information orale, recueillie auprès de nombreux témoins encore vivants. Son génie épique s'épanouit dans l'évocation des « journées » révolutionnaires – la prise de la Bastille, la fête de la Fédération – et des batailles livrées, comme Valmy, pour le salut de la patrie en danger. Il prêta aux fortes personnalités d'un Mirabeau, d'un Marat et d'un Danton (et non pas d'un Robespierre) la supériorité d'un héroïsme profondément humain, dont la générosité rachetait les faiblesses.
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