On ne peut aisément situer ni définir Barbey d'Aurevilly. Par les dates de sa vie, il touche aux deux mouvements littéraires extrêmes du xixe siècle, le romantisme et le symbolisme ; il semble prolonger l'un et, par certains aspects de son œuvre, annoncer l'autre. Personnage contradictoire, il a laissé de soi une image complexe, ou plutôt des images opposées dont la critique a quelque peine à tirer un portrait : celle d'un dandy un peu ridicule, celle d'un critique brutal et dogmatique, appuyant ses condamnations violentes sur un catholicisme étroit, celle d'un romancier régionaliste, attiré par le passé de sa Normandie natale et par la chouannerie qui flatte son royalisme, celle aussi d'un créateur qui pousse ses personnages aux limites de la révolte, du satanisme et du blasphème.
1. Le dernier grand seigneur ?
Jules Barbey d'Aurevilly est né le 2 novembre 1808, à Saint-Sauveur-le-Vicomte, petite ville du Cotentin. S'il ne descendait pas, comme on l'a longtemps prétendu, de Louis XV, il appartenait à une famille aisée, très officiellement anoblie vers le milieu du xviiie siècle. La Révolution avait brusquement interrompu cette ascension sociale. L'enfant vécut au milieu des rêves, des regrets et des rancœurs. La Restauration même parut tiède à de tels royalistes qui s'enfermèrent dans leur mauvaise humeur. Des études traditionnelles et assez sérieuses, une licence de droit faite à Caen sont les concessions qu'il fait à sa famille. En 1833, il se libère grâce à un petit héritage, et vient s'installer à Paris. L'héritage dilapidé, il tentera de se faire une place dans la littérature ; il lui faudra plus de quinze ans pour connaître son premier succès, avec la publication simultanée d'un pamphlet, Les Prophètes du passé, et d'un roman, Une vieille maîtresse. C'était en 1851 ; il avait déjà collaboré à divers journaux, pour des articles politiques ou de la critique littéraire ; il mène alors une vive campagne en faveur du rétablissement de l'Empire. L'année suivante, il entre au Pays
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