3. La carence d'expression judaïque dans l'Église
Constituant originellement toute l'Église, très puissant jusque vers 140, le judéo-christianisme est très vite éclipsé par le christianisme paulinien. Il se trouve coupé de la grande Église, qui achève de se libérer de ses attaches juives. Les judéo-chrétiens sont considérés à partir de la fin du iie siècle comme des hérétiques. C'est eux qu'on retrouve sous les désignations d'ébionites, de quartodécimans, d'encratites, de millénaristes, ou plus généralement de judaïsants. Coupés de la grande Église, ils dépérissent très vite en Occident. Mais on suit leurs traces du iiie au ive siècle en Orient, surtout en Palestine, en Arabie, en Transjordanie, en Syrie, en Mésopotamie. Certains sont absorbés par l'Islam, qui en est pour une part l'héritier ; d'autres se rallient à l'orthodoxie de la grande Église tout en restant de culture sémitique, et les Églises d'Éthiopie, de Syrie et de Chaldée conservent des vestiges de judéo-christianisme.
Reste une dernière question. Le judéo-christianisme a-t-il un avenir ? Paul a profondément vu que se dégager de sa gangue juive était la condition pour que le christianisme réalise son universalité. Il serait autrement resté une secte juive. Mais la question se pose à notre époque inversement : le christianisme ayant maintenant acquis cette universalité, le problème est précisément la carence de son expression judaïque, comme l'un des aspects de cette universalité. Ici encore la dialectique de Paul apparaît prophétique. Dès lors que la bonne nouvelle a été annoncée aux Nations, la possibilité d'une branche judéo-chrétienne de l'Église se pose à nouveau. Rien n'empêche la constitution de communautés chrétiennes composées de juifs convertis et dont l'hébreu serait la langue liturgique. Rien n'empêche que des juifs circoncis puissent professer la foi au Christ, puisque cela a bien été la condition des Apôtres. De telles perspectives ouvertes montrent que le problème posé n'a pas seulement valeur historique, mais reste une réalité présente.
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