Né à Barcelone d'une famille bourgeoise prospère et éclairée, Juan Goytisolo appartient à une génération que l'on a souvent qualifiée d'innocente. Ces « enfants de la guerre » ont parfois subi les conséquences d'un combat fratricide mais ont également pu le vivre d'une manière ludique, dont on retrouvera les échos dans Deuil au paradis. Au cours des années quarante, l'enfance et l'adolescence des membres de cette génération correspondent à la phase la plus répressive d'un franquisme résolument autarcique. Une censure radicale, l'endoctrinement moral, politique, pédagogique, provoqueront presque toujours chez ces créateurs la contestation sociale et culturelle.
Les années 1950 voient les débuts littéraires de Juan Goytisolo au sein d'un groupe d'écrivains et d'intellectuels de sa génération. Ses deux premiers romans, Jeux de mains (Juegos de manos, 1954) et Deuil au paradis (Duelo en el paraíso, 1955), sont accueillis avec enthousiasme : sensible à l'imagination, à certains procédés proches du réalisme magique, la critique officielle semble ignorer les germes d'une remise en cause de la société franquiste qui s'épanouira dans les romans suivants. Mais à partir de 1956, les adulateurs deviennent censeurs et Goytisolo s'exile volontairement à Paris. Sur le plan narratif, souscrivant à l'esthétique néo-réaliste de sa génération, il produit à la fois des témoignages en faveur des plus défavorisés comme La Resaca (1961), où l'influence de Genet est sensible, des critiques de la bourgeoisie intellectuelle comme La Isla (1961), des récits de voyages : Terres de Níjar (Campos de Níjar, 1960), La Chanca (1962). À partir de 1959, il publie, parallèlement à son œuvre narrative, une dizaine d'essais : des écrits théoriques influencés par le marxisme et la nouvelle critique, et des ouvrages dans lesquels il se propose de faire le point sur sa vision de l'Espagne et du monde.
Après un voyage à Cuba en 1962, un séjour dans l'Espagne des plans de développement, du néo-capitalisme et d'une société de consommat […]
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