Tout pays compte quelques architectes parmi ses héros. Comme Michel-Ange ou Palladio en Italie ou Pierre Lescot en France, Juan de Herrera joue en Espagne le rôle du brillant fondateur de la tradition nationale en architecture. Ce mythe s'est imposé au cours des siècles à partir de faits bien réels : Herrera fut l'architecte principal de Philippe II pendant une trentaine d'années (env. 1567-1590) et c'est lui qui a mené à bien la construction du monument clé du règne : le monastère royal de Saint-Laurent à l'Escorial. C'est lui aussi qui a sinon réalisé du moins surveillé la plupart des projets d'un roi passionné par l'architecture.
Herrera est le premier Espagnol à incarner pleinement une notion clé de la Renaissance : l'« architecte-artiste ». Mais l'idée que nous avons de lui correspond également à une certaine image du classicisme. On désigne ici par classicisme une architecture fondée sur le principe des ordres qui reposent à la fois sur la tradition vitruvienne et sur les traits d'architecture de la Renaissance. Depuis que le père José de Sigüenza a fait dans les dernières années du xvie siècle l'éloge de Philippe II et de l'architecture de l'Escorial, Herrera est associé à un style idéal : un classicisme parfait, et même un ordre divin, qui symbolisait l'autorité et le pouvoir de son roi. Les générations suivantes, considérant le règne de Philippe II comme un âge d'or, virent dans les édifices de Herrera, en particulier l'Escorial, le symbole d'une gloire à jamais perdue. Mais, quand la politique de Philippe II fut condamnée, ce classicisme puissant et idéologique fut condamné avec elle. À la fin du xixe siècle, l'historien allemand Karl Justi voyait dans le style de l'Escorial les résultats d'une autorité étouffante. L'idée de voir en Herrera l'architecte d'un classicisme rigide qui suivait de trop près les règles de Vitruve et de Vignole persiste même chez les historiens favorables à cette architecture. Le fameux estilo desornamentado, le style dénudé d'Herrera, re […]
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