3. Une compassion infinie
Juan Carlos Onetti affirme paradoxalement : « Ma littérature est une littérature de bonté. » Le cynisme implacable de sa vision du monde ne serait donc pas une stratégie littéraire préméditée. « Quand j'écris, il n'y a pas de dogme. Je pense que la vie est ainsi faite ; s'il y a de la tendresse, elle apparaît ; s'il y a une position politique, elle apparaît, que l'auteur le veuille ou non. Mais ces choses-là ne se décident pas à l'avance, elles apparaissent d'elles-mêmes pour peu qu'elles existent dans la vie. » Onetti s'en remet donc aux mystères de l'écriture qui, pour lui, est moins un art poétique qu'un moyen d'exorciser tout le malheur du monde. « La seule chose qui compte, c'est qu'en terminant d'écrire cette histoire je me suis senti en paix, sûr d'avoir réussi ce que l'on peut espérer de mieux dans ce genre de tâche : j'avais relevé un défi et j'avais transformé en victoire l'une au moins de mes défaites quotidiennes. » Les récits de Juan Carlos Onetti sont en effet l'histoire des défaites quotidiennes de ses personnages. Leur échec est souvent celui de l'amour où se côtoient l'égoïste solitude masculine et l'indolente frivolité féminine, et qui donne lieu à toutes les turpitudes et perversions : infidélité, vénalité, proxénétisme, voyeurisme, fétichisme. On a parfois imputé à misogynie la représentation de la femme chez Onetti, alors qu'il se limite à la mettre en scène, au même titre que l'homme, dans sa médiocrité ou, par contraste, dans ses états les plus extrêmes : « Il en est toujours ainsi. Des saintes, des putains, et cet intermezzo que nous appelons femmes. » Destins interchangeables d'hommes et de femmes dont peu nous est dit sur leur apparence physique. Pas de portraits en pied ; parfois, surtout pour les femmes, seulement quelques sommaires indications au trait. Un nom ou un surnom suffisent le plus souvent à les identifier. Pour le reste, une vie intérieure proliférante en attitudes, gestes, mots, ébauches de sentiments qui […]
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