Dans les années 1960 et 1970, sans doute à la faveur de l'actualité dramatique du sous-continent et peut-être aussi d'une mode non exempte d'exotisme inavoué, la littérature latino-américaine fait dans les lettres mondiales une irruption spectaculaire dont témoignent, entre autres, les prix Nobel de Miguel Ángel Asturias (1967), de Pablo Neruda (1971) et de Gabriel García Márquez (1982). L'Uruguayen Juan Carlos Onetti est alors un auteur déjà consacré. Mais si son œuvre est reconnue par la critique spécialisée et par ses pairs, son audience, sans être confidentielle, n'a pas l'ampleur de celle que, par exemple, obtiennent à la même époque les Argentins Jorge Luis Borges et Julio Cortázar, le Brésilien Jorge Amado, le Mexicain Carlos Fuentes ou le Péruvien Mario Vargas Llosa. Ce décalage entre la valeur tôt reconnue d'une œuvre et sa lente pénétration dans le grand public tient en partie à la nature de l'étrange univers romanesque créé par Juan Carlos Onetti. Un univers qui, à première vue, est rien moins que séduisant. C'est un monde de dégradation morale et physique, où l'échec sans cesse renouvelé semble se nourrir de lui-même, où les personnages apparaissent englués dans une vie opaque, comme frappés d'aboulie, au-delà même de la désespérance.
Ajoutons que la relative discrétion de cette œuvre est certainement moins imputable à la qualité des romans qu'à la personne même de l'écrivain qui, à la différence de bon nombre de ses confrères en littérature, répugne aux habituels tréteaux de la notoriété : engagements politiques et polémiques, cinéma, télévision... Comparable en cela au Mexicain Juan Rulfo ou au Paraguayen Augusto Roa Bastos, Juan Carlos Onetti, par pudeur et par modestie, n'a voulu se livrer qu'à travers une œuvre assez soucieuse de fidélité à elle-même pour éviter le tapage circonstanciel et s'inscrire délibérément dans la longue durée.
1. L'exil dans tous ses états
Qu'elle passe par Montevideo, Buenos Aires ou Madrid, les principaux lieux de sa vie, l'exis […]
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