Même s'il est marginal à tous égards, ou peut-être à cause de cela même, Joseph Roth (né à Brody, mort à Paris) est certainement l'un des plus grands prosateurs autrichiens de la première moitié du xxe siècle. Marginal, il le fut par rapport à la question du langage qui marque tous les écrivains autrichiens depuis 1900 jusqu'à aujourd'hui (ainsi Thomas Bernhard), problématique fondée par ailleurs sur les travaux linguistiques et philosophiques de F. Mauthner et de L. Wittgenstein. Joseph Roth semble n'en avoir eu cure, et ce « Juif errant » n'a jamais remis en cause ni la littérature ni la langue allemande dans laquelle il disait voir sa seule patrie. Marginal aussi face au roman figé dans les années 1930 dans les personnages fortement individualisés de Thomas ou de Heinrich Mann. Annonçant presque la mort du « sujet romanesque », Roth crée au contraire des personnages interchangeables, passifs, victimes de leur destin, c'est-à-dire de l'effondrement de toutes les valeurs pluralistes et conservatrices de l'ancienne Autriche et aussi de toute l'Europe. Marginal vis-à-vis de lui-même, pourrait-on dire, puisque ce juif qui n'avait « ses racines que dans l'air » (Pierre Bertaux) écrivit des romans à la gloire du catholicisme jusqu'à sa conversion et des œuvres exaltant l'âme juive après cette conversion. Joseph Roth fut le témoin nostalgique d'une Autriche à jamais perdue, désespéré de savoir que l'histoire ne peut plus désormais être une théophanie, éternel déraciné parlant sans cesse d'une Fuite sans fin dans des paysages de frontière où ne passent vers la Russie ou l'Autriche que des fugitifs, des contrebandiers et des oies sauvages ; surtout chantre de l'exil absolu pour qui l'exil réel à Paris ou la fuite dans l'alcool ne furent jamais que l'ultime métaphore d'une vie et d'une œuvre qui furent toujours « loin, mais loin d'où ? » (Claudio Magris).
Son œuvre romanesque repose pour la meilleure part sur la description de l'Autriche sous François-Joseph II, étouffant, comme chez Kaf […]
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