2. Une réalité corrompue
Avec Nostromo (1904), on atteint un sommet de l'œuvre conradienne. Il s'agit là, selon F. R. Leavis, d'un des plus grands romans de la littérature anglaise. Sur fond de révolution et de conflit pour des mines d'argent dans une république sud-américaine, on assiste non seulement à l'entrecroisement de destins individuels comme celui de Charles Gould, le capitaliste philanthrope pris dans la spirale de ses propres illusions, Decoud, l'intellectuel cynique mené à sa perte par le métal argenté, ou Nostromo, le loyal serviteur devenu traître, mais aussi à une méditation désabusée sur le gouffre qui sépare les grands idéaux politiques des soubresauts sanglants de l'histoire. Révolutionnaires marxistes et défenseurs de l'ordre ne sont que les jouets d'un cycle éternel d'où tout progrès est exclu. Paradoxalement, c'est dans Nostromo que la technique narrative de Conrad s'affirme le plus résolument moderne. Des dislocations chronologiques fragmentent les séquences d'un même déroulement, immobilisant toute action dans l'inachevé et l'ambiguïté. Le même épisode, relaté selon des points de vue contradictoires, prend une dimension quasi stéréoscopique. Conduites et discours sont relativisés par la partialité des points de vue jusqu'à un effet de dévaluation généralisée. Cette discontinuité, proche parfois du montage cinématographique, anticipe des pratiques modernes comme celles de Joyce ou de Graham Greene.
The Secret Agent (1907) est encore une parabole politique, mais située cette fois à Londres. Dans une atmosphère dickensienne crépusculaire, agents doubles et anarchistes sont épinglés avec la même ironie sardonique que les dirigeants de la police. Dans ce macabre théâtre d'ombres où la tragédie côtoie constamment la farce, la violence symbolisée par l'explosion de la bombe ne débouche sur rien et se dissout dans un fait divers grotesque.
Bien que Conrad ait toujours nié toute influence de Dostoïevski, Under Western Eyes, 1911 (Sous les yeux de l'Occident), évoque […]
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