4. L'art et l'esthétique
Dans Le Spectateur, Ortega écrit à plusieurs reprises d'admirables commentaires sur l'art. La peinture, en particulier, l'impressionne intensément. Greco, Titien, Poussin, Vélasquez, Goya, Zuloaga, Cézanne ont spécialement retenu son attention. La critique littéraire est aussi un genre où Ortega excelle ; c'est par un effort de sympathie qu'il s'applique surtout à saisir l'originalité d'un écrivain. Il a écrit de pénétrantes études sur Cervantes, Goethe, Pío Baroja, Azorín, Proust. La Deshumanización del arte (1925) analyse l'esthétique de l'art pur des années d'après guerre. L'art « déshumanisé », selon le philosophe, se caractérise par le souci du style, par l'épuration du réel, par le rejet de l'anecdote et de l'émotion au profit du jeu esthétique considéré comme une fin en soi, par la préférence donnée à un art aristocratique sur un art populaire, par le raffinement de la technique et des moyens d'expression. « L'art nouveau a la masse contre lui et il l'aura toujours. Il est impopulaire par essence ; plus encore, il est antipopulaire. Quelle que soit l'œuvre qu'il engendre, elle produit automatiquement dans le public un curieux effet sociologique. Elle le divise en deux parties : l'une, minime, formée par un nombre réduit de personnes qui lui sont favorables ; l'autre, majoritaire, innombrable, qui lui est hostile. » Cet art abstrait ou hermétique (celui de Debussy ou de Mallarmé, de Joyce ou de Pirandello) se définit par l'importance primordiale du talent, de la science du créateur : il est l'art des élites. Les appréciations d'Ortega sur cet art sont celles d'un esthète plus soucieux de l'art que des hommes, plus tenté par la jouissance artistique qu'intéressé par les passions du cœur : « Le plaisir esthétique doit être intelligent. » On peut lui opposer une attitude plus réaliste, plus généreusement ouverte sur l'humain.
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