Vivant aux confins d'un monde qu'il voulait néanmoins connaître et juger, Cadalso Vázquez de Andrade passa son existence déracinée à la recherche de la réalité stable. Sans cesse il reprit la quête de son identité personnelle, sans cesse il interrogea la société espagnole de son temps, tourmenté par la contradiction d'une carrière militaire et d'une vocation intellectuelle, d'une grande sensibilité naturelle et d'une formation rationaliste, interdit par la censure, refusé par son milieu, curieux et désenchanté.
1. Un examen critique de l'Espagne
Ainsi se présentent les Cartas marruecas (Lettres marocaines, 1774), l'œuvre qui valut à Cadalso une réputation de penseur et d'écrivain que ni Los Eruditos a la violeta (Érudits à l'eau de rose, 1772) ni Noches lúgubres (Nuits lugubres, 1792) n'auraient pu lui donner. « Ces lettres, assure-t-il, traitent du caractère national, tel qu'il est aujourd'hui, et tel qu'il a été. » Par ces quelques mots d'introduction, Cadalso soulignait plusieurs aspects inattendus et modernes de son œuvre : après avoir reçu des jésuites une éducation conforme à l'esprit du siècle, il avait été fortement marqué par un séjour à Paris ; ses lectures étrangères, françaises et anglaises surtout, l'avaient imprégné d'idées nouvelles, qui ne devaient mûrir que très lentement en Espagne. Le moins étonnant n'est certes pas que Cadalso envisage d'emblée les problèmes sur le plan national, par-delà toute la diversité des provinces, des traditions locales, des particularismes. Concession à une mode étrangère ? Les autres orientations du livre prouvent qu'il n'en est rien. Cadalso considère son pays avec une conscience déjà européenne : il le compare, dans son entier, aux autres nations occidentales ; il se penche sur l'histoire de la « nation » espagnole, pose la question de son avenir. C'est bien, en effet, la décadence de l'Espagne tout entière qu'il tente de cerner, c'est la situation actuelle de son peuple qu'il analyse de lettre en lettre ; le peuplement, l […]
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