4. L'épanouissement : une pratique de la fête
Le premier « grand » livre de Cage, Silence, anthologie de ses écrits et conférences, paraît en 1961 ; la critique y discerne, outre la patte d'un extraordinaire écrivain, le premier ouvrage-partition : impossible de le lire sans réaliser « musicalement » ce qui s'y trouve décrit, à savoir la musicalité de l'environnement, quel qu'il soit, qui entoure le lecteur à l'instant précis, quel qu'il soit, de sa lecture. Impossible, dès lors, de se dérober à l'évidence cagienne : au lieu que l'art investisse des espaces ou moments distincts, séparés de la quotidienneté, les dimensions de l'œuvre deviennent celles mêmes de notre espace de jeu temporel (Zeit-spiel-raum de Heidegger) ; ce que la musique (sonore, mais aussi bien écrite, pensée, conceptuelle) de Cage nous force à éprouver, c'est la non-différenciation esthétique au sens du philosophe allemand Hans-Georg Gadamer. Un tel enseignement conduit à remettre en question l'isolement traditionnel, romantique ou post-romantique, du créateur. Impossible après Cage de se cantonner dans les « morceaux solipsistes pour grand orchestre » que raillait déjà le philosophe allemand Adorno, et qui condamnaient le xxe siècle musical à une délectation des plus moroses ! Les œuvres de Cage renouent au contraire avec la tradition d'avant l'ère de la subjectivité conquérante, d'avant la Renaissance – tout comme elles renouent avec l'Orient, en deçà de tout exotisme, de toute chinoiserie ou balinaiserie de convention. HPSCHD, pour 7 clavecins, 51 bandes travaillées (deux années durant) à l'ordinateur, 7 projecteurs de films et 80 projecteurs transmettant 10 000 vues de la N.A.S.A., est joué le 16 mai 1969 à Urbana devant 9 000 personnes ; on comptera 15 000 entrées pour le troisième Musicircus, celui des Halles de Baltard aux Semaines musicales de Paris, que dirige en 1970 Maurice Fleuret. Des œuvres de plus en plus ambitieuses naissent alors : ce sont les Song Books (1970), les Études australes pour le piano (1974), Child […]
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