3. Musiques de l'indétermination
Cage, qui vivra de 1954 à 1966 dans une petite communauté d'artistes à Stony Point, au nord de New York, s'aperçoit que les champignons (mushrooms) font, dans tous les dictionnaires, partie de l'environnement de la musique (music). Il entreprend donc de les étudier, et va devenir un mycologue réputé : il contribuera à la fondation de la Société de mycologie de New York. L'exemple des champignons – et en général des « modes d'opérer de la nature » – le confirme dans la certitude de l'inadéquation de nos tentatives de rationalisation, face à la complexité de ce qui est. L'œuvre musicale, dès lors, doit cesser d'être murée dans sa clôture d'objet : il faut la laisser respirer avec ce qui l'entoure, et se faire processus ; les déterminations qui lui sont prescrites de l'extérieur risquent de la mutiler. Dans cet esprit, la superposition et la juxtaposition, dans le happening, d'initiatives non exclusivement sonores, mais aussi bien poétiques, plastiques, visuelles en général, débouche sur une dé-sémantisation généralisée, laquelle affectera les textes, écrits et conférences du penseur John Cage au même titre que ses musiques. C'est l'époque de l'indétermination : Cage voyage en Europe avec Tudor (1954), écrit des partitions en se servant des imperfections du papier (Music for Piano, 1955), enseigne à la New School for social research (de 1956 à 1960), où il aura des disciples fervents – George Brecht, Al Hansen, Dick Higgins, Toshi İchiyanagi, Allan Kaprow, Jackson McLow ; l'exécution, au concert de rétrospective de ses vingt-cinq premières années d'activité (organisé par George Avakian en mai 1958), de son Concert for Piano and Orchestra, superposition de solos distincts, d'une partie de chef d'orchestre sans rapport avec ces solos, et d'une partie de piano écrite selon quatre-vingt-quatre procédures de notation distinctes – sans compter la possibilité de jeu simultané d'un certain nombre d'autres partitions : Aria, Solo for Voice I, Winter Music, Fontana Mix... – fait sensation. Dans la mouvance de cette création, des pièces comme Variations I (1958), Cartridge Music et Theater Piece (1960), et Atlas Eclipticalis (1961) conduisent à la théâtralisation du jeu instrumental et électro-acoustique. Une exécution « en temps réel » des Vexations de Satie, avec leurs 840 da capo, ouvre, en 1963, la porte aux musiques « planantes » : sa durée dépasse dix-huit heures d'horloge...
[…]… pour nos abonnés, l'article se prolonge sur 5 pages…



