2. Une polyphonie absolue
En misant dès le début de sa carrière sur l'intransitivité de la langue poétique, Ashbery rompait avec les mythes complémentaires de l'intériorité et de l'expressivité qui dominaient la poésie américaine jusque dans les années 1960. Aussi l'a-t-on parfois soupçonné d'être, comme Wallace Stevens, un poète français qu'un fâcheux hasard aurait conduit à écrire en anglais. Certes, Ashbery a séjourné longtemps en France, connaît admirablement la poésie française et s'est même risqué à écrire quelques « poèmes français ». Il n'en est pas moins un poète profondément américain. L'extrême liberté de sa prosodie, le mouvement fluide et sinueux de ses amples compositions, le désir d'y faire entendre la polyphonie de l'Amérique du xxe siècle le situent sans conteste dans la lignée de cet autre poète de New York, de cet autre chantre des multitudes que fut Walt Whitman. Et dans son ascendance figurent également Emily Dickinson, l'autre grande voix de la poésie américaine du xixe siècle, et, plus proches, la Gertrude Stein des Stanzas in Meditation, qui lui apprit à prendre la langue au ras des mots, et le Stevens méditatif d'après Harmonium, à qui il ressemble par la joyeuse incongruité de ses titres, son opulence verbale et l'allégresse spéculative de ses textes.
Avec « ... sa prolixité rapide / Sautant de vers en vers, de page en page », la poésie d'Ashbery est une poésie en perpétuel devenir. Ne pas se fermer, ne pas poser, ne pas s'arrêter, tel semble être son triple souci. Ses titres depuis le début des années 1980 le disent déjà : Shadow Train, A Wave, April Galleons, Flow Chart. Ashbery est le cartographe des flux. L'important n'est pas le poème accompli, c'est la vague soudaine qui le soulève et l'emporte, le mouvement hasardeux et jamais achevé, toujours recommencé d'une écriture à la recherche de son lieu. Non que cette écriture ne s'inquiète que de son propre engendrement, qu'elle soit seulement, pour reprendre la formule d'Ashbery à propos de son […]
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