Il faut replacer l'œuvre du Suédois Kellgren dans son contexte historique et littéraire pour en mesurer l'importance. Il appartient à cette catégorie des arbitres du goût qui, s'ils ne sont peut-être pas d'abord passés à la postérité pour la qualité intrinsèque de leur œuvres, ont tout de même définitivement infléchi l'histoire littéraire de leur pays. Il est important de noter aussi que son « règne » littéraire coïncide exactement avec le gouvernement de Gustave III (1771-1792), roi « éclairé » qui entreprit de mettre son pays à l'heure européenne, française en l'occurrence, et y réussit.
Ainsi se circonscrit aisément le propos de Kellgren : il vouait aux philosophes du xviiie siècle français, Voltaire surtout, une admiration sans bornes et il s'était rangé à leur conception de la vie et du monde ; toute son énergie et son talent tendirent à diffuser les Lumières dans son pays. Il avait à lutter contre les obstacles mêmes que tenta de franchir son souverain : la Suède manquait d'une grande littérature, son classicisme était lourd et pompeux, une tradition contraignante paralysait tous les essais de réforme en profondeur, bref, il fallait doter la Suède d'un « goût », d'une civilisation qui la rendissent digne de figurer dans le concert des grandes nations européennes.
C'est à quoi s'emploiera sans faillir Kellgren. Il avait débuté par des poèmes un peu fades mais de facture élégante. À partir du moment où il fonde, avec des amis, le journal Stockholms Posten, dont il deviendra bientôt le seul rédacteur, il se donne un instrument de vulgarisation et de propagande dont la portée sera considérable. Là, par ses critiques littéraires, théâtrales, poétiques, il s'emploie à former le goût de ses compatriotes, au nom du bon sens, de la raison et de la mesure. Il combat donc la lourdeur, le pathos, les effusions sentimentales, les obscurités, l'outrance ; bientôt, il s'en prendra, lui aussi, aux idées reçues en matière de religion et de morale, donnant volontiers le cas échéant dans un libertinage bien tempéré […]
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