4. Du poison à chaque page ?
Depuis la fin du xviie siècle s'était accréditée une ingénieuse légende qui faisait du roman maudit l'œuvre de la piété filiale : l'auteur présumé, Wang Shizheng (1526-1590), aurait passé quinze ans sur le manuscrit pour l'offrir, après en avoir enduit les pages de poison, à celui qui avait entraîné la mort de son père. Si le roman est resté vingt ans en manuscrit alors qu'entre autres Dong Qichang (1555-1636), l'illustre peintre, le trouvait « excellent », et que Yuan Hongdao (1568-1610), l'éminent écrivain, en faisait d'emblée une sorte de « classique », c'est qu'ils jugeaient dangereux pour le vulgaire ce qui était bon pour eux. À cet égard, rappelons la formule du préfacier de l'édition de 1617 : « Qui, à cette lecture, éprouvera de la compassion, est un bodhisattva ; le junzi confucéen (celui qu'on appellerait en français « homme de qualité » ou « honnête homme ») en ressentira de l'horreur ; les gens de peu s'en amuseront, mais ceux qui auraient envie de les imiter, ce sont des bêtes ! »
Dès avant 1618, le Jin Ping Mei avait suscité une suite, perdue. Celle de Ding Yaokang, composée vers le milieu du siècle, associe l'érotisme à l'édification. Elle a été traduite en allemand par Franz Kuhn, Blumenschatten hinter dem Vorhang (1956), à son tour traduite en anglais, puis en français, Femmes derrière un voile (1962).
Le Hong lou meng (Le Rêve du gynécée), paru près de deux siècles plus tard, peut être considéré comme une sorte d'anti-Jin Ping Mei dont on a su détailler concrètement l'influence. Au Japon, le prolifique Bakin (1767-1848) en a rédigé une adaptation et s'en est inspiré dans l'un de ses romans. Le dernier en date des écrivains qui semblent redevables au Jin Ping Mei doit être Jonathan Quayne, dont The English Concubine a paru à Londres en 1968.
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