2. L'originalité de l'époque Jian'an
La complexité de cette époque rend malaisées la définition de son esprit et l'appréciation de son originalité. Comme en tout âge de transition, les contradictions abondent. On insiste parfois sur la liberté dont auraient joui les écrivains de ce temps. Sans doute la ruine des Han leva-t-elle momentanément les contraintes de l'idéologie confucéenne ; mais à peine les Cao eurent-ils pris le pouvoir que reparurent les valeurs de l'époque précédente. Le réalisme et la souplesse de Cao Cao, ce connaisseur d'hommes, ne l'empêchèrent pas d'exercer une tyrannie cruelle dont pâtirent beaucoup d'esprits indépendants. Kong Rong paya de sa vie ses récriminations ; Liu Zhen fut disgracié pour avoir regardé en face l'épouse de Cao Pi, le prince héritier, tandis qu'autour de lui toute l'assistance se prosternait. On parle volontiers de la personnalité virile et passionnée de ces écrivains, de leurs préoccupations politiques et de leur goût de l'action. Il est vrai que, dans la tourmente, plusieurs d'entre eux prirent courageusement parti. Mais il n'y a pas de poésie moins « engagée », plus fidèle aux vieux thèmes d'évasion, plus discrète et plus nourrie de formules impersonnelles que celle de Cao Pi, qui passe pour le principal animateur de la pléiade. Certains critiques attribuent les réussites littéraires de l'époque Jian'an à l'influence de la poésie populaire, qui, après une obscure et longue gestation sous la dynastie des Han, imposa enfin à l'attention des lettrés sa fraîcheur, sa simplicité, son humanité, et porta dans leur œuvre ses plus beaux fruits. D'autres, au contraire, entrevoient surtout la germination de penchants nouveaux : en ce temps-là se font jour des recherches formelles, un goût raffiné du parallélisme et de l'harmonie tonale, un culte de l'art pour l'art, qui annoncent l'évolution ultérieure de la poésie.
C'est au milieu de telles contradictions que la littérature s'engage dans une réflexion sur elle-même et tente d'affirmer son indépendance. Les premiers ouvrages de critique littéraire voient le jour à cette époque, en marge des travaux poétiques de la pléiade. Sans doute le prestige de l'époque Jian'an et l'influence durable qu'elle exerça sur la littérature des Six Dynasties et des Tang sont-ils dus finalement à l'équilibre qu'elle parvint à tenir entre ces tendances opposées, c'est-à-dire, pour reprendre les termes simples de la critique ancienne, entre la nature et l'art. Les poètes de Jian'an passent pour avoir réussi une rare synthèse entre la vigueur de l'inspiration personnelle et l'élégance de formes d'art dont ils jouaient à la perfection.
[…]… pour nos abonnés, l'article se prolonge sur 2 pages…



