3. Le jeu et l'engagement social
Jouer, ce serait, d'une certaine manière, refuser momentanément l'engagement social, et pour cette raison, le temps et l'espace du jeu seraient nettement délimités. Quand la partie devient sérieuse, on dit : « Je ne joue plus », et cela signifie qu'on réintègre la sphère de l'activité normale par un décret aussi libre que celui du début.
Cependant, la vie sociale serait-elle normale et même concevable s'il n'y avait pas un domaine réservé au jeu et si même la vie sociale n'y avait aucune participation ? Il ne s'agit plus ici du processus de socialisation de l'individu, mais de la culture elle-même. Celle-ci pourrait, selon une perspective strictement fonctionnaliste, se définir par un ensemble de déterminations qui lient tous les individus à l'effort collectif de production conformément aux valeurs matérielles, morales et esthétiques reconnues. En réalité, s'il en était ainsi, aucun renouvellement ne serait possible et la culture ne serait qu'une longue répétition sans créations véritables.
Le jeu est une expérience simulée de l'indétermination, même lorsqu'il est réglementé, puisque ses règles se donnent comme purement arbitraires, et il est aussi une prise de conscience de la gratuité possible de tout engagement.
Huizinga s'est efforcé de montrer que le jeu ne saurait se définir comme l'antithèse du sérieux. Il est vrai pourtant que, bien souvent, il cesse d'être tel lorsque la gravité s'empare des joueurs. Cependant, dire d'un homme qu'il est un joueur invétéré ne revient pas à penser qu'il prend à la légère la partie de baccara où il risque sa fortune. Dira-t-on que l'esprit ludique s'arrête où la passion commence ? Ce serait singulièrement rétrécir le domaine du jeu et contrevenir à l'usage courant du mot. En réalité, il faut simplement reconnaître que la liberté que semble conférer le jeu peut être illusoire. L'important est qu'elle se donne comme indépendante des déterminations ordinaires.
En définitive, le jeu est toujours à la fois social et séparé […]
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