Le silence de Salinger signe sa cohérence ultime : écrire pour le plaisir, écrire pour soi seul – des romans, des cahiers – sans publier, sans accorder d'entretien, sans sacrifier sa vie aux jeux du monde. Tel est le paradoxe de cet écrivain immensément populaire, qui a fait le pari qu'une poignée de personnages – Holden Caulfield, Esmé, Zooey, Seymour ou Daumier-Smith – défendrait à jamais son humour et ses tyrannies. Un demi-siècle de silence, depuis sa dernière publication en 1965 jusqu'à sa mort sur une colline boisée de Cornish dans le New Hampshire, le 27 janvier 2010. Misanthrope et ascète, chicaneau à ses heures, Salinger s'est voulu auteur énigmatique, malgré la divulgation de lettres intimes et la parution, en 1998 et en 2000, de deux livres dévoilant sa vie privée ou, comme il se décrit lui-même, « un homme dans ce monde mais pas de ce monde. »
C'est à New York, le 1er janvier 1919, que naît Jerome David Salinger. Dans un bel appartement de Manhattan donnant sur Park Avenue, une mère d'ascendance écossaise, un père juif polonais, importateur fortuné de fromage casher : deux excellents cicérones pour un voyage en Europe lorsqu'il quitte le lycée. Après l'académie militaire de Valley Forge en Pennsylvanie, il entame des études universitaires à Columbia, dans l'atelier d'écriture du rédacteur du magazine Story qui publie sa première nouvelle en 1940 (The Young Folks), avant qu'il soit mobilisé dans le 12e régiment d'infanterie. Ensuite, de manière sporadique, ses nouvelles paraissent dans le Saturday Evening Post, Esquire, Harper's Magazine, et touchent d'emblée un public assez large. Mais c'est grâce au New Yorker en 1947 qu'il remporte un énorme succès avec Un jour rêvé pour le poisson-banane, première du recueil Neuf Nouvelles (1953). Un texte dont le titre a un charme accrocheur, dont le ton illustre l'art des ruptures et des mystères. La nouvelle s'ouvre par une conversation téléphonique, séquence où excelle Salinger, qui fait jongler répétitions, non-dits, ryt […]
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