Vigo a une place à part dans le cinéma français comme dans le cinéma mondial. Son œuvre ne compte que quatre films ; trois heures et demie suffisent pour la voir en entier. Ni cette brièveté ni la légende noire qui s'est longtemps attachée à la personne et aux films d'un cinéaste réputé « maudit » n'occultent l'évidence : celle d'un génie singulier. Avant lui, le cinéma français avait certes connu des auteurs. Mais un Abel Gance, un René Clair, un Jean Renoir imposaient leur marque à leurs films ; ils ne les constituaient pas de leur propre substance. Ces films étaient d'eux ; ils n'étaient pas eux. Vigo a créé une œuvre « à la première personne », lourde du poids d'une vie qui se fait. Avec lui, pour la première fois, l'« écriture » devient au cinéma ce qu'elle est dans toute expérience artistique véritable : le seul moyen pour le poète de se situer dans le monde, de surmonter sa vie. C'est en ce sens qu'on doit entendre ce jugement d'abord assez bizarre que divers critiques – dont Elie Faure – ont porté sur Vigo, disant qu'il est un cinéaste né.
1. Une vie difficile
La formule, très contestée, qui veut qu'il ait été le Rimbaud du cinéma n'est point pourtant si trompeuse dès lors qu'on sait que Jean Vigo n'a ni dénoncé ni renié l'activité poétique, la mort seule ayant tronqué son élan créateur. Lui aussi, voyant et révolté, pur et intransigeant, agressif et généreux, mettant sa vie dans ses films, n'aura eu besoin que de deux ans pour s'inventer un langage sans pareil et imposer sa vision : réaliste, féerique, insurgée. Mais Vigo a évolué très consciemment de l'anarchisme à la révolution. Chez lui, les « Illuminations » viennent donc, comme il est logique, après « Une saison en enfer ».
Né à Paris, fils du militant anarchiste (puis, à partir de 1912, socialiste) Miguel Almereyda qu'il allait visiter dans ses nombreuses prisons, Vigo est orphelin à douze ans : son père a été trouvé étranglé dans la cellule où l'avait conduit l'affaire du Bonnet rouge (journal qu'il avait […]
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