3. Racine et le genre tragique
Les nouveautés introduites par Racine dans le contenu de la tragédie se sont accompagnées de changements sensibles dans l'économie du genre. Tout d'abord, sous l'apparence d'une exacte continuité dans les formes extérieures, le caractère même de la tragédie en tant que spectacle a été modifié ; tout l'éclat de la représentation tragique, toute sa grandeur ne résultent plus de la surhumanité morale des héros, mais de la pure majesté des conditions et des infortunes. L'obligation de ne mettre en scène que des demi-dieux, des rois, des princes, des grands hommes de l'Antiquité se justifiait dans la tragédie héroïque par la nécessité de fonder sur la qualité des personnages leur orgueil et leurs exploits. Elle répond chez Racine à un autre besoin : le charme et l'infortune s'exaltent dans la condition royale ; c'est là qu'un précipice est ouvert entre une félicité unique et la misère humaine. De là naît cette « tristesse majestueuse » dont Racine a dit lui-même qu'elle était l'âme du poème tragique. Ainsi, le décor royal ou légendaire est moins que jamais chez Racine une pure convention ; c'est une des conditions de la tragédie, sans laquelle elle cesserait d'être ; l'usage de ce décor a seulement glissé de l'héroïque au fabuleux. Ce glissement peut s'apprécier de façon diverse : on peut dire que la tragédie a désormais sacrifié l'élan moral à l'apparat, les valeurs vraies pour des beautés de façade ; mais on peut penser, tout au contraire, que Racine, en dépassant la formule étroite du drame moral, a élevé le spectacle tragique à un degré plus haut, où il nous donne à contempler, à la limite de la majesté et du néant, la vérité de la condition humaine.
• Action et passion
La tragédie classique française est une action. Elle a longuement conquis, au cours de sa formation, ce caractère avant tout dramatique. Or nous savons le rôle que joue la fatalité dans la tragédie de Racine. Mais la fatalité racinienne, qui est avant tout celle des passions, suppose une action intense […]
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