2. L'unique pensée
« Pas un de mes petits livres qui ne soit sorti d'une inquiétude du langage », et tout est langage : ce qui se dit, s'écrit, la peinture (« chaque tableau a sa grammaire »), l'amour, la maladie, la guerre, et jusqu'au silence. Que tirer de précis de cette inquiétude ? Le propos n'est pas littéraire. Il s'agit d'observer des faits du langage et d'en dégager des lois objectives, pour les appliquer, s'il se peut (par exemple à la critique). À cette première méthode, où l'on reconnaît l'esprit scientifique du début du xxe siècle, Jean Paulhan ne renoncera jamais, même quand il la complétera par « une autre ». Le but est donc une métrique, une nomenclature, une caractéristique universelle, une grammaire des idées, une sorte de logique appliquée.
Jusqu'aux Fleurs de Tarbes et à Clef de la poésie, la recherche a porté sur l'opposition du mot et de l'idée – ou de la phrase (en proverbes, clichés, lieux communs) et de la pensée – avec les variantes de cette opposition : forme et fond, image et figure, logique et grammaire, terreur et rhétorique. Conclusion ? Ces dualismes ne se soutiennent pas. Tout ce que l'on dit du mot se peut dire de la pensée, et l'inverse. On fait à volonté du langage le signe de la pensée, ou de la pensée le signe du langage. Et même, « il arrive aux mots et à la pensée d'être en poésie indifférents », en sorte que les doctrines opposées – sur la rime, le rythme, le vers, etc. – sont également efficaces. Universelle, cette loi de convertibilité se vérifie dans une loi d'illusions (sur le pouvoir des mots, des grands mots en particulier) ou dans une loi de projection (par exemple à propos du vide des clichés) selon laquelle, locuteur et auditeur, chacun impute à l'autre ce qu'il entend ou veut faire entendre. Par leur régularité même, ces illusions et projections, une fois dénoncées, deviennent des faits littéraires qui intéressent le critique. De plus, qu'à un mot réponde une idée, et l'inverse, n'est guère soutenable : il faudra revenir sur cette unité à deux f […]
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