Éminence grise des lettres ? Puisqu'il n'y a pas d'histoire sans légende, replaçons la légende dans la vérité de l'histoire. Elle explique l'image d'un critique éminent, singulièrement actif et secret, paralysant les uns, éveillant les autres, Socrate paradoxal qui aurait refusé d'argumenter en forme sur l'agora pour ne travailler à rien d'autre, chaque matin, devant sa table. D'ordinaire un critique en vue a sa place marquée sur l'estrade de quelque journal, d'où il juge au petit bonheur de son goût. Jean Paulhan fuyait l'estrade et étudiait en coulisses les machineries du jugement.
1. Sa vie : l'illustration de sa pensée
Qu'importe l'homme à ceux qui ne l'ont pas connu ? Déconcertant pour les ambitieux ; beau, dur, noueux, délicat – un olivier ! – à ceux qui l'aimaient assez pour « ne pas compter sur lui ». Né à Nîmes, fils du philosophe Frédéric Paulhan, le voici jeté dans le pittoresque : une enfance pas comme les autres, Madagascar (instituteur, gymnasiarque, chercheur d'or : mais il apprend le malgache et, à partir de cette langue, le malais et le javanais), professeur aux Langues orientales, guerrier appliqué (et en zouave !) de 1914 à 1918, secrétaire de La Nouvelle Revue française, résistant qui s'insurge lorsque les résistants retournent contre leurs adversaires certaines de leurs méthodes, académicien, etc. Il meurt le 10 octobre 1968. Le plus important, dans cet intervalle, est peut-être, avant 1914, l'imago bouleversante d'un père mutilé dont il fallait continuer l'œuvre : observer et trouver des lois. Dans l'illusion rétrospective, la vie de Jean Paulhan n'est que l'illustration de sa pensée.
Si discret, Jean Paulhan, que l'on n'en voyait plus que la N.R.F., monument collectif dont il était le maître d'œuvre. Sa propre œuvre se cachait presque – quelles revues ? quels éditeurs ? quels pseudonymes ? –, semblait dispersée en notices, articles, opuscules, rarement un livre ! Les cinq volumes enfin rassemblés – du conte au pamphlet politique, des hain tenys à Fénéon, de Benda à l'Histoire d'O, d […]
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