2. Le domaine littéraire
De l'âge de sept ans (1912) jusqu'à celui de soixante-huit ans (1973), Sartre n'a jamais cessé d'écrire plusieurs heures par jour, même quand il exerçait, de 1931 à 1944, le métier de professeur de philosophie. Seule la cécité, de 1973 à sa mort, le contraignit à troquer le stylo pour un magnétophone qui lui convenait beaucoup moins. On se bornera ici à périodiser et à problématiser une production où les ruptures l'emportent de beaucoup sur les continuités. Sartre lui-même a toujours évoqué son parcours en termes de conversions et d'apostasies. S'il n'a pas raconté cette rupture décisive que fut pour lui le remariage de sa mère, en 1916, il a décrit la conversion de 1940, qui fait découvrir l'histoire, la violence et la solidarité humaine à un jeune écrivain flaubertien ; celle de 1952, qui lui fait déclarer sa haine à la bourgeoisie et son adhésion (moins critique qu'il ne l'a dit) au communisme soviétique et français ; celle de 1968 qui le réoriente vers les minorités gauchistes ; et enfin celle de 1980, à peine esquissée, qui voit le philosophe, un peu sollicité, brader son passé et se lancer dans l'interprétation du judaïsme.
• Un « écrivain public »
Mais il faudrait aussi et surtout marquer le grand tournant de 1945 : Sartre fut alors, un peu comme la Régie Renault, nationalisé. Sa vie privée d'écrivain se termine ; commence sa vie publique. Il devient à lui tout seul une entreprise phare, un article culturel d'exportation. L'homme solitaire, ce « garçon sans importance collective, tout juste un individu » qu'était le protagoniste ou l'auteur de La Nausée, devient le directeur de la revue Les Temps modernes, le romancier des Chemins de la liberté, le dramaturge à scandale de La Putain respectueuse, le programmateur de la littérature engagée, l'intercesseur de la négritude littéraire, et même l'animateur d'un parti politique à l'existence éphémère. Dans la grande hécatombe des valeurs que connut la Libération, Jean-Paul Sartre et Charles de Gaulle restaient au fond les deux grands recours, et on pourrait raconter notre après-guerre comme le conflit de ces deux grands esprits. Sartr […]
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