2. Le prince des décalés
Jean-Paul Gaultier se livre à un mélange humoristique des genres, des styles et des époques, mixage récupérateur qu'il a lui-même rodé en s'habillant durant des années aux puces. Avec lui, c'est l'état d'esprit vestimentaire d'une génération qui se voit légitimé et accède à la reconnaissance médiatique. Cette génération – en fait une série de mini-générations – a trouvé chez les fripiers les vêtements que le prêt-à-porter des années 1960 et 1970 a été, à quelques exceptions près, incapable de lui fournir. C'est là, à force de fouiller et d'essayer, qu'elle a peaufiné son propre code de l'élégance : vieux tissus, tailles trop grandes, hybridation des styles, façons de porter maladroites, accessoires inattendus, etc. En 1983, la collection « dadaïste » installe ainsi entre le corps et les vêtements des agencements mouvants où « tout dégringole » (jupes de travers, bretelles qui tombent) et se met sens dessus-dessous (robes-sous-vêtements, robes-corsets). La mode est désormais devenue le dernier terrain d'aventures de ces enfants des classes moyennes que la sociologie publicitaire épingle sous le nom de « décalés ».
Plus que Paris, c'est d'ailleurs le Londres excentrique de l'après-punk, celui des puces de Portobello, des boutiques de Kings Road et des « concierges en cheveux verts », qui, pour Jean-Paul Gaultier, illustre le mieux le pouvoir de mixage de la rue. Ce qui ne l'empêche pas de battre le pavé métissé de Barbès, titre de sa collection automne-hiver 1984-1985, ou celui de Paname, Paris mythique d'un petit banlieusard d'Arcueil, avec ses rengaines musicales (l'accordéon d'Yvette Horner), ses héros cinématographiques (Jean Gabin ou Michel Simon), ses tics vestimentaires (le foulard autour du cou du mauvais garçon, la robe-guêpière de la fille de joie) et son mobilier de comédie musicale américaine (les colonnes Morris, le sol en macadam, la fontaine Wallace et le toit de zinc de la boutique Junior Gaultier, rue du Jour).
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