2. Les derniers hommes heureux
Qu'on se porte au cœur du monde amérindien, dans Trois Villes saintes, on y reconnaîtra le même enveloppement de l'habitation humaine par les éléments : « Le froid remonte sur la terre, venu des grottes, il se répand sur la place du village, il recouvre la forêt. Il prend les choses une à une, il pénètre dans chaque maison, avec le vent et la lumière lunaire. »
Là pourtant, quelque chose d'autre est en jeu. La dureté de la terre ou de la nuit ne compose plus exactement le paysage féroce que traversait Chancelade dans Terra amata. La sécheresse a substitué au décor des dieux de la consommation et du déplacement d'autres dieux, plus essentiels, plus élémentaires : « C'est ici l'un des endroits les plus importants du monde. » Car l'épreuve de la sécheresse ouvre une relation au cosmos que l'œuvre ne cesse d'invoquer, souvent d'ailleurs sur un mode nostalgique. Il s'agit de cette sagesse – et le mot comporte explicitement une charge de sacralité – qui fut révélée à Le Clézio par les Indiens d'Amérique. C'est en effet sa fréquentation, au Panamá, des populations indiennes qui inspirera Haï, et l'intérêt qu'il porte à la civilisation maya, son adaptation des Prophéties de Chilam Balam. Deux livres tout entiers fascinés par le lien particulier d'une civilisation à la parole et à l'écriture. Lien heureux, magique même, sur lequel Le Clézio fonde l'espoir, apparu dès Voyages de l'autre côté, d'une harmonie possible entre l'homme, le monde et les mots. À mesure que s'avance l'œuvre, le texte le clézien devient lui-même l'un des agents de cette harmonie. Dès la Préface de Haï, l'auteur écrivait : « Au moment où s'achève ce livre, je m'aperçois qu'il a suivi, comme cela, par hasard, à mon insu, le déroulement du cérémonial de guérison magique... Un jour, on saura peut-être qu'il n'y avait pas d'art, mais seulement de la „médecine“ . »
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