
À la fin du xixe siècle et au début du xxe, Forain représente, avec Steinlein, l'une des deux tendances fondamentales de la caricature : la satire (l'autre étant le portrait en charge). Son activité s'inspire des événements de la vie économique et politique de tous les jours. Son trait précis, incisif est l'un des meilleurs qui soient à cette époque. Il évoque avec une grande férocité les portraits anonymes des profiteurs et des politiciens véreux. Il nous introduit dans l'antichambre des ministères et dans les alcôves, dans les chambres mansardées où agonisent les miséreux. Ses œuvres, étroitement liées à une légende où s'exhale le plus souvent le cynisme ou l'amertume, ont le caractère d'un reportage permanent qui nous informe sur la face cachée de l'événement officiel. Si l'on prend pour exemple les dessins réalisés par Forain entre 1894 et 1897, réunis dans Doux Pays, on se rend compte qu'il n'a laissé passer que peu d'événements sans les commenter d'une manière virulente. La plupart des faits sont tombés dans l'oubli, et sans doute leur relation nous laisserait-elle indifférents si nous n'y reconnaissions les sempiternels protagonistes des scandales et des iniquités : parlementaires, banquiers, ouvriers... Forain n'a pas créé, comme Daumier, Gavarni ou Traviès (l'un des fondateurs du Charivari et de La Caricature), un héros porteur de toutes les tares d'une époque. Il a fustigé, avec opiniâtreté, des fonctions. Seul le personnage conventionnel de Marianne symbolisant la République intervient parfois. Ce travail à chaud sur l'actualité, cette recherche de la manœuvre sordide derrière chaque événement marquant ne sont pas sans danger. Il suffit qu'un scandale devienne public pour que le caricaturiste s'en saisisse pour l'agrandir et s'en serve comme d'une justification de toute son œuvre passée. L'habitude de voir partout des forces occultes à l'œuvre pousse Forain à s'engager du côté des antidreyfusards lors de l'Affaire. Il crée, avec Caran d'Ache, le journal antisémite P'sst... ! auquel répond Le Sifflet d'Henri Gabriel Ibels. On peut dire que Forain a obéi à une sorte d'automatisme : projeter la laideur morale (à travers la métaphore de la laideur physique) sur tout ce qui est frappé de suspicion. Il y a donc une déformation spécifique du caricaturiste, comme il en existe une du polémiste. La critique dépasse son objet pour devenir une déformation systématique de l'événement et projette ses stéréotypes. On se trouve en présence d'un type de perception manichéen inapte à rendre compte de situations ambiguës.
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