2. Le sourcier de l'Éden
La victoire de 1918 ouvre la seconde carrière de Giraudoux. La guerre l'a obligé à « se rendre compte du monde et de son mouvement » et l'a détourné de son dandysme, de son égotisme, de son apolitisme, de son indifférence. Il accède au grand cadre des Affaires étrangères en 1919. Il se marie, il a un fils, un cercle d'amis très parisiens, la direction du service de presse du Quai d'Orsay, et son talent s'épanouit : au lieu d'une nouvelle, c'est un roman qu'il publie tous les deux ans, avec un succès croissant.
La plupart de ces romans racontent une fugue. De l'Allemagne au Pacifique, de la Gartempe au Niagara, Giraudoux promène ses héros dans l'exotisme et, à ce titre il est le chef de file, suivi de son ami Paul Morand, du roman nouveau des années vingt : roman descriptif, roman déambulatoire, roman du regard mobile. L'enchantement de Suzanne en son île (Suzanne et le Pacifique, 1921) n'est pas près de se dissiper : il est si merveilleux de renier le laborieux Robinson, au lieu de peiner puritainement comme lui à reconstituer la civilisation européenne, et de boire le lait à même l'arbre à lait, de cueillir son pain dans l'arbre à pain ! Ce désir de liberté exotique emporte Juliette au pays des hommes (1924), tue Bella (1926) dans son effort pour attirer l'un vers l'autre Rebendart et Dubardeau (lisez Poincaré et Berthelot) comme deux continents, provoque les Aventures de Jérôme Bardini (1930) et l'amour de Jacques pour Maléna (Combat avec l'ange, 1934). Mais ces fugues ne sont pas des fuites. Le grand départ s'achève par un heureux retour.
Car malgré la déchirure secrète, les romans de Giraudoux ne respirent pas la nostalgie. L'émerveillement d'abord, la sagesse ensuite font que ses héros trouvent le bonheur sur cette terre, et ses jeunes filles s'arrachent aux embrassements des fantômes, des génies et des bêtes pour épouser, dans leur village, un homme. La vie est belle et jeune pour ceux qui savent marier la modernité et la sensualité, pour ceux qui surprennent le monde à des heures où il n'a pas l'habitude d'être contemplé, dans la fraîcheur de la première heure et comme du premier jour. C'est l'Éden retrouvé, ou, comme il est dit dans la « Prière sur la tour Eiffel » (Juliette au pays des hommes), « l'intervalle qui sépara la création et le péché originel ».
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