2. Du théâtre du monde au théâtre de la conscience
Ce siècle capital, où la France passe de la féodalité au monde moderne, est le décor de Retz. Il distingue trois parties dans les Mémoires, correspondant aux trois temps de sa vie. La première : « Je n'ai été jusques ici que dans le parterre [...], je vas monter sur le théâtre » ; la seconde : « Je vas travailler au reste du compte que je vous dois de ma vie : et qui en contiendra la troisième et dernière partie » : ce qu'il a vu ; ce qu'il a fait ; ce qu'il a été.
Retz est historiographe et autobiographe : il s'agit pour lui de « donner l'histoire de [sa] vie ». Le titre, Vie du cardinal de Rais, est écrit bellement, de sa main, dans le manuscrit. Et, ô paradoxe ! Narcisse se mirant a besoin du poids de l'histoire : d'où le point de perspective personnel, le gauchissement des faits, les silences. Car cet énorme livre recèle des lacunes : l'information semble abondante, elle est incomplète : sans archives, Retz puise dans ses souvenirs fatalement pâlis, et ne fait rien pour pallier les blancs. Sa source, unique, est le Journal du Parlement (1648-1652), qui lui fournit matériaux bruts et stimulus nécessaires.
L'intérêt historique de Retz réside dans ce don de restituer le climat particulier à la Fronde, les motivations des acteurs : par amour de la gloire, par orgueil de la grandeur, tous luttent contre le pouvoir, rêvent de l'incarner, de monter le plus haut possible dans la hiérarchie des conseils. On mesure la puissance, et le péril pour le pouvoir royal, que représentent ces attitudes aristocratiques : chaque grand a ses fidèles, qui lui assurent leurs propres alliés, formant ainsi une chaîne, une armée de suivants voués corps et âme au maître dont ils sont les créatures. Les Mémoires demeurent essentiels pour explorer la face cachée de la Fronde, dénuder les mécanismes cruels du destin et du cœur.
Retz a compté sur son action pour ériger sa statue : pour son malheur et pour sa gloire, il voit son avenir politique limité aux m […]
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