4. L'opposant
Homme sincère, fidèle en amitié, émerveillé par la force de la vie et de l'amour, viscéralement hostile à l'hypocrisie et à la violence, La Fontaine s'est retrouvé pour ainsi dire tout naturellement dans l'opposition. C'est là, sans doute, une autre raison de la convenance complexe qui existe entre son talent et le conte d'animaux, répertoire traditionnel de la contestation politique et sociale.
« Selon que vous serez puissant ou misérable... » (Les Animaux malades de la peste, VII, 1). Sa peinture de la cour et des injustices sociales est souvent féroce. Doit-on pour autant voir en lui l'apôtre masqué de la démocratie ? Ce serait à la fois une erreur et un anachronisme, comme le montrent sans équivoque plusieurs fables, et en particulier Démocrite et les Abdéritains. Dans le milieu historique qui est le sien, le poète ne peut concevoir d'autre régime que la monarchie, qu'il souhaite sans doute plus éclairée, à l'exemple de l'Angleterre. Ce qui est sûr, c'est que cet homme généreux et sans illusion rêve d'un monde plus juste et plus tolérant, tout en sachant que le chemin pour y parvenir est long et que les meilleures intentions peuvent être détournées de leur but et récupérées, comme il le laisse entendre avec une mordante subtilité dans Le Paysan du Danube (XI, 7).
On a souvent cherché à préciser sa philosophie et on y a décelé de multiples contradictions. Mais ce sont celles de la vie elle-même, saisies et exprimées au plus près, dans un registre imagé, bref et savoureux qui rappelle la facture des proverbes populaires et qui débouche sur elle. Son discours ne s'enferme jamais dans l'univers du discours ni dans le jargon. La transparence de son œuvre ne doit pas nous cacher qu'il est l'un de nos plus authentiques philosophes, dans la ligne de Platon et de Lucrèce, de Montaigne et de Pascal. Il a rendu accessibles à tous, et souriantes, les observations les plus profondes sur la vie, l'amour et la mort. Enfin, La Fontaine est aussi un très grand poète lyrique qui a su rendre cette méditation bouleversante par le frémissement de son accent personnel, combinaison subtile d'intelligence et de bonté qui donne à sa voix – toujours perceptible – une résonance inouïe, au sens exact du mot.
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