3. L'Univers dans le discours
Pourquoi La Fontaine se sert-il d'animaux et choisit-il avec tant d'obstination d'écrire des fables, genre exclu des arts poétiques et rejeté dans le secteur déjà décrié de la littérature enfantine ? Il n'est pas impossible que cet « enfant aux cheveux gris » ait trouvé du plaisir à perfectionner l'élaboration minutieuse des « circonstances » qu'il a apprise à l'école. L'essentiel reste qu'il ait transfiguré ces « gênes exquises » et qu'il soit parvenu, malgré elles, jusqu'à ce « charme » qui est pour lui la vraie beauté : art du moins dire et, souvent, du « dire sans dire » qui caractérise sa manière, insaisissable et reconnaissable entre toutes.
Un souriceau raconte à sa mère ses surprenantes rencontres, un cerf éclate de rire aux obsèques de la lionne, deux pigeons se séparent puis se retrouvent. Le conteur est adroit et nous l'écoutons avec amusement, sans nous sentir particulièrement concernés. Et voilà que, par une suite de transitions savantes – intelligemment analysées par Léo Spitzer dans Études de style – et par un subtil jeu de miroirs, nous sommes entrés dans les raisons, souvent saugrenues, d'animaux qui nous ressemblent comme des frères ; nous mesurons les limites de notre sagesse et la sagesse de certaines de nos folies.
« Amants, heureux amants, voulez-vous voyager ?
Que ce soit aux rives prochaines. »
(Les Deux Pigeons.)
La Fontaine a réussi la gageure de construire une œuvre monumentale à partir de pièces brèves et qu'on aurait pu croire futiles. Dans leur variété et leur apparente désinvolture, les Fables sont bien :
« Une ample comédie aux cent actes divers
Et dont la scène est l'Univers. »
(Le Bûcheron et Mercure, V, 1.)
L'œuvre, très élaborée, se développe suivant un ordre organique plus que selon un plan. Sa texture, très serrée, est à la fois mémoire et invention ; chaque fable contient d'autres fables et les renouvelle par un mécanisme souterrain de correspondances. Les codes se modifient imperceptiblement ou brutalement, ce […]
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