3. Le moraliste
Tout en peignant la diversité des hommes en psychologue sensible, cet observateur libre a construit son ouvrage selon un ordre qui implique une métaphysique. Certes, il fait des problèmes sociaux la substance de ses réflexions, et ce sont les conditions De la cour, Des grands – non les catégories traditionnelles de la rhétorique –, les passions, les dispositions, les âges, les différences de fortune, lieu commun des moralistes, qui servent de titres aux chapitres des Caractères.
Cet ouvrage étincelant et à facettes dissimule le fil d'une méditation une, grave, serrée.
Écrivain, La Bruyère estime que la littérature vit une tension entre passé et présent (Des ouvrages de l'esprit), mais surtout il défend « le mérite personnel » et les authentiques valeurs spirituelles face aux préjugés. La confidence se précise dans les chapitres Des femmes, Du cœur, où l'aveu est celui de la fidélité et du renoncement. Pour peindre la solitude, La Bruyère a des accents raciniens : « Les hommes souvent veulent aimer et ne sauraient y réussir : ils cherchent leur défaite sans pouvoir la rencontrer et, si j'ose ainsi parler, ils sont contraints de demeurer libres. » Examine-t-il la société ? Las de ne point y trouver de politesse, il conseille le désert : « Le sage parfois évite le monde de peur d'être ennuyé. » À y regarder de plus près, les raisons s'ajoutent de fuir : la répartition des biens est inique, il convient de s'arracher à la ville et de vivre tel un laboureur, il faut éviter les grands qui nous corrompent par la « jalousie stérile » que – tout nuls qu'ils sont – ils nous inspirent. Mais La Bruyère ne serait pas un contemporain de Racine et de La Fontaine si le visage du souverain – en qui la Providence réunit « les dons du ciel » – n'éclairait ce monde d'intrigue et de cupidité.
La nature de l'homme est l'énigme qui, seule, explique « les combinaisons infinies » que propose la société. Au reste, avec sérénité et tristesse, il admet que la dureté, l'ingratitude, l'i […]
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