3. Vers un théâtre politique ?
Ce pessimisme explique sans doute les prises de position politiques de Jean Anouilh. Avec le temps, son théâtre devient de plus en plus militant. Pauvre Bitos est un brillant réquisitoire contre les procès faits aux collaborateurs après la Libération. Le thème obsède au demeurant l'auteur qui y revient à plusieurs reprises pour la plus grande satisfaction d'un public qui se sent mauvaise conscience. Cependant, au fil des pièces la charge devient de plus en plus lourde et l'ironie sombre dans la grosse farce. Chers Zoiseaux se veut une pièce contre les intellectuels de gauche, mais leurs pires ennemis auraient bien du mal à les y reconnaître. La Culotte tourne en ridicule des féministes invraisemblables. Anouilh semble avoir définitivement renié Antigone, Thérèse ou Eurydice, jeunes filles rebelles dont la pureté absolue mettait à nu la lâcheté des hommes.
Il reste que, disciple de Giraudoux ou des chansonniers montmartrois, Anouilh montre une efficacité incontestable. Habile constructeur, il fait parler à ses personnages une langue simple et vraie. Cette virtuosité technique passe souvent pour de la facilité et apparente son théâtre au théâtre de boulevard. Lui-même se qualifie de « vieux boulevardier ». Cela est vrai, certainement, pour une bonne part de sa production. Mais quelques pièces se situent ailleurs, celles où l'auteur s'est refusé toute complaisance, comme La Sauvage, Antigone ou Pauvre Bitos. Auteur dramatique à succès, Anouilh a beaucoup contribué à faire connaître des débutants qui se nommaient Ionesco, Beckett ou Dubillard. Sans doute a-t-il avec eux des affinités plus profondes qu'on ne le pourrait croire. Lorsque le temps aura débarrassé son théâtre des scories boulevardières ou politiques, on situera mieux Anouilh, entre les virtuosités de Giraudoux et le désespoir des absurdes.
[…]… pour nos abonnés, l'article se prolonge sur 2 pages…



