2. Les mythes de la pureté blessée
Toute l'œuvre d'Anouilh se situe sous le signe de la pureté blessée. Qu'il s'agisse de la jeune Antigone dont l'innocence est profanée par le cynisme de Créon, de Thérèse, l'héroïne de La Sauvage, ou de Gaston, le personnage central du Voyageur sans bagage, tous traînent derrière eux une enfance déçue. Le couple et la sexualité sont décidément invivables et l'argent pourrit tout. Seuls les pauvres et les chastes préservent leur pureté, mais les circonstances de la vie font que, précisément, on ne peut rester ni pauvre ni chaste.
À partir de ce postulat, les premières pièces d'Anouilh mettent en scène des révoltes. Gaston refuse son passé mais il sera sauvé à la fin par la pureté d'un enfant auquel il se compare. On pourra l'aimer « sans crainte de jamais rien lire de laid sur son visage d'homme ». Et Créon (Antigone) avoue à son fils Hémon : « C'est cela devenir un homme, voir le visage de son père, en face, un jour. » En réalité, si le bonheur est impossible, car le passé, inévitablement, trouble la minute présente, cela ne vient pas de ce que nous avons quitté le monde de l'enfance mais bien plutôt de ce que celle-ci a été pervertie par les adultes. Le mal est irrémédiable et les parents le transmettent naturellement aux enfants.
Quand les personnages de Jean Anouilh réussissent tout de même à grandir, ils se heurtent à des impossibilités fondamentales : le héros de Cher Antoine ne peut se faire aimer, non plus que L'Hurluberlu (1959) ; et le roi de Becket, ou l'Honneur de Dieu (1959) ne peut rien pour sauver son ami. De même, les domestiques de La Grotte témoignent d'une haine impuissante envers leurs patrons, car leurs envies et leurs bassesses sont en fin de compte les mêmes.
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