3. Le poète médiateur
Le plus grand poète tchèque n'a pas beaucoup de chances d'être lu, sauf dans son pays. Mais son ambition a valeur universelle. Comme Hugo, son maître, il se voulut « l'écho sonore » d'une Légende des siècles. C'est aux poètes, ses frères, qu'il s'adresse :
Parmi les millions de peuples et de foules,
Dans le chaos de l'humaine hallucination,
Vous secouez parfois vos crinières de lions,
Et votre voix alors tonne comme la houle.
Pouti k Eldoradu, 1882
(En pèlerinage vers l'Eldorado.)
Entre le passé et le présent, entre les Latins, les Germains, les Celtes et les Slaves, entre le terroir et le cosmos, entre le merveilleux paganisme des origines et nos civilisations plus sèches et plus rigides, entre le vieux panthéisme et notre nature profane, entre la pensée, « cette hirondelle à ta fenêtre matinale », et le monde des sens, ses vers musicaux ont multiplié les médiations. La médiation suprême, il l'opéra entre sa nation opprimée, et culturellement en retard, et des nations plus heureuses que l'histoire avait gratifiées de raffinement et de luxe. Un texte du critique marxiste Julius Fučík, datant de 1937, peut servir de juste conclusion : « La poésie tchèque avait quelque chose d'ascétique ; elle jaillissait de la vie de l'artisan et du paysan, de leur travail opiniâtre, de leur méditation obstinée. Et quel paradoxe ! C'est Vrchlický qui, par l'effort immense et le zèle de sa vie entière, y apportait l'éclat, la fête d'une grande société qui ne peut exister qu'aux dépens du travail des autres. Voilà pourquoi sa tâche fut si ingrate, voilà pourquoi il ne put jamais devenir un poète populaire [...]. Mais, sans lui, des générations entières auraient dû porter le fardeau maudit de ce retard à rattraper à la hâte, ce fardeau dont il voulut bien se charger. »
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