4. « Finnegans Wake »
L'épisode de « Circé » dépassait Ulysse : ce n'est pas tel ou tel personnage mais un quartier infernal, la « ville de nuit » qui délire et fait passer devant nous une fantasmagorie de personnages grotesquement déformés qui entourent d'un cadre d'analogies grimaçantes les hallucinations des protagonistes. C'est dans le même esprit de dissolution de la personnalité que Joyce, en 1923, commence Work in Progress (Travail en cours) qui devint Finnegans Wake. Après la journée d'Ulysse, la nuit – de qui ? – d'un personnage, à peine identifiable à travers ses métamorphoses, de cabaretier dublinois déjà double, celte et nordique, absorbant encore le maçon ivre Finnegan, le héros mythique Finn, le roi d'Irlande Roderick O'Connor, et devenant, selon les lois du rêve, tout ce dont il rêve. La métamorphose l'emportant constamment sur l'individuation fait passer par une multitude d'états allotropiques des personnages opposés et complémentaires, tels les deux fils, Shem et Shaun. Tout ce qui constitue une succession illimitée de rêves et de cauchemars doit participer de l'onirique par la fluidité et la confusion du langage ; en fait, c'est d'une énorme expérience de langage expressif qu'il s'agit ; les mots sont disloqués pour être truffés de lettres et de syllabes qui les rendent incertains et multiples, riches de connotations, presque au gré du lecteur. « Je suis au bout de l'anglais », devait déclarer Joyce et, en effet, on compte une trentaine de langues d'appui, y compris le breton et le birman. Les ingénieux adaptateurs (il ne saurait être question de traduction) de fragments de l'œuvre en français ont rendu « Wait till the honeying of the lune love » par « Attends moun amour que la lune s'y mielle », où moun est aussi moon tandis que miel s'ajoute à mêle. La langue est en outre « caméléonique », c'est-à-dire qu'elle prend la couleur de la réalité qu'elle traverse. C'est donc à peine si, voué à de perpétuels passages, le même mot a deux fois la même forme.
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