Qui aurait pu croire, après le succès de Jour de fête, que Jacques Tati tournerait seulement six films en trente ans ? Le plus grand créateur comique du cinéma français a rejoint, peu à peu, la destinée surprenante des cinéastes maudits : Dreyer, Welles, Bresson. Il n'avait pourtant pas d'autre ambition, dit-il, que « d'apporter un petit sourire ». Comment expliquer que le public ne l'ait pas toujours suivi ? Si le rire est révélateur d'une époque, d'une société, pourquoi celui de Tati a-t-il eu de moins en moins d'écho ? Pourquoi Hulot n'est-il pas devenu le Charlot de nos temps modernes ? Aurions-nous perdu, vers la fin des années cinquante, l'aptitude à rire de nous-mêmes ?
1. Du succès au malentendu
Jacques Tatischeff est né le 9 octobre 1908 au Pecq, dans les Yvelines, près de Saint-Germain-en-Laye. Il a du sang slave dans les veines ; son grand-père russe était ambassadeur du tsar à Paris. Son père, quant à lui, était encadreur. Un discret hommage lui sera rendu dans Les Vacances de M. Hulot : Tati se donne un mal fou pour rectifier la position d'un tableau qui penche à droite, puis à gauche.
À vingt ans, il vend des cadres anciens dans le magasin de son père, près de la Madeleine. Sa véritable passion est alors le sport : le football, l'équitation, la boxe, le tennis et, surtout, le rugby. Il joua en première division au Racing-Club de France. C'est là qu'il connut l'économiste Alfred Sauvy. C'est là, raconte celui-ci, qu'il découvrit ses dons comiques, au retour des matches en province. « Dans l'équipe de rugby que je commandais, se présenta un dimanche un grand garçon, mince, un peu timide, me demandant à quelle place il jouerait. Coup d'œil, réponse : deuxième ligne ! »
« Le soir, au petit restaurant de la Butte, le nouvel avant se rendit à la cabine téléphonique ; aucune voix ne s'éleva, mais la lumière de la salle s'éteignit et, à travers le verre dépoli de la cabine, nous avons assisté au plus désopilant spectacle d'ombres chinoises qu'on puisse imaginer. Un grand artiste était né. »
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