3. Le « platonisme » de Tourgueniev
Nourri dans sa jeunesse d'idéalisme hégélien, Tourguéniev a vécu l'avènement du positivisme et le passage du romantisme schillérien aux actions terroristes, dont l'assassinat d'Alexandre II (1881) marqua le point culminant. Libéral des années quarante, il resta hostile à la violence, et son idéalisme continua d'inspirer la plupart de ses personnages « positifs », notamment les figures féminines.
Amoureux décevant de Tatiana, la sœur de Bakounine, amant fugitif d'une lingère de Spasskoïé qui lui donna une fille hors mariage, soupirant éternel auprès d'une Pauline Viardot plus attendrie sans doute que réellement éprise, enfin vieil homme attiré par le charme de l'actrice Savina ou la grâce mutine de Claudie Viardot, la seconde fille de Pauline et de Louis Viardot, Tourguéniev a vainement cherché toute sa vie le grand amour partagé. Et son œuvre abonde en exemples de faillites sentimentales provoquées par l'insuffisance, la dérobade, la fuite jusque dans la mort de l'un des partenaires, l'homme en général. Véra des Deux Amis, Maria Alexandrovna dans Une Correspondance, Natalie dans Roudine, Liza dans Le Nid de seigneurs, Mme Odintsova dans Pères et enfants, enfin et surtout la Marianne de Terres vierges se trouvent, de façon diverse, engagées dans des situations qui laissent apparaître l'inaptitude essentielle de celui qu'elles aiment à répondre à leur sentiment.
On ne dispose pas encore de l'étude nécessaire permettant d'approfondir le sens qu'il conviendrait de donner à cette particularité de l'œuvre de Tourguéniev. L'analyse poussée du rôle joué par sa mère dans la maturation affective de l'écrivain, les nouveautés apportées par les compléments à sa correspondance, l'examen, déjà amorcé par la thèse de H. Granjard, d'une relation probable entre vicissitudes sentimentales et variations idéologiques devraient contribuer à ranimer l'intérêt de l'époque actuelle pour la figure un peu pâlie du « bon Moscove ».
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