2. Hommes de trop, héros et nihilistes
Ces gentilshommes de la province, désœuvrés, sans véritable culture ni vocation, Tourguéniev les montre victimes de leur indifférence à la réalité russe et de leur incapacité à se consacrer à une tâche productive : l'Hamlet du district de Chtchigry (Gamlet ščigrovskogo ujezda, 1849) présente le premier « homme inutile » de son œuvre et sera suivi par le Journal d'un homme de trop (Dnevnik lišnego čeloveka, 1850) où le narrateur, Tchoulkatourine, se compare à l'écureuil enfermé dans une roue, puis par Une correspondance (Perepiska, 1855), autre exemple frappant de la même aboulie, du même ennui accablant.
Des œuvres plus importantes traitent encore de la même question : comment sortir de soi-même, se rendre utile, contribuer au bonheur d'autrui ? Roudine (Rudin, 1855) aborde pour la première fois le thème de l'action politique en montrant comment une nature douée pour exercer une influence entraînante et dynamique peut échouer par méconnaissance de soi-même et de son propre pays : Roudine n'est qu'un phraseur frotté de philosophie allemande, que Tourguéniev envoie rejoindre les « hommes de trop », avant de le faire mourir sur une barricade parisienne en juin 1848. Portrait de l'écrivain autant que de Bakounine, son ami des années quarante disparu au fond de la Sibérie, le héros du premier roman de Tourguéniev pose, à la fin du règne de Nicolas Ier, en termes psychologiques et non idéologiques, le problème de l'engagement personnel.
Il en propose une solution de type romantique dans À la veille (Nakanune, 1858), où le jeune Insarov, un étudiant bulgare, quitte Moscou avec sa femme Hélène pour aller affranchir son pays par les armes ; la jeune femme s'accomplit par l'évasion d'un milieu familial insipide, par l'amour sans calcul et le sacrifice total, tandis qu'Insarov met en accord sa pensée, ses sentiments et sa conduite, en antithèse absolue avec Roudine.
Avec beaucoup plus de profondeur et de maîtrise artistique, Tourguéniev traite à nouveau ce problè […]
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