5. Métaphysique de Brodsky
Cette voix vivante entre en synergie avec le maintien de la prosodie, car « en poésie les mètres sont des grandeurs spirituelles que rien ne peut remplacer ». D'où le jugement de « classicisme » souvent porté, de manière trop définitive, sur la poésie de Brodsky. Car, « paradoxal » comme Cavafy, il est à la fois poète de la fidélité et de la rupture. Sa métrique s'oriente vers une rythmicité libre, complice du discours parlé et entonné, où domine l'enjambement, instrument de la continuité et du décalage. Le vers, qui scelle la régularité du poème, lutte avec la brutalité radicale du discours empirique.
Ce combat décrit une « métaphysique » brodskienne où l'être pour le langage est aussi l'être pour la mort. Les « vaguelettes plates de la mer » sont la métaphore des vers qui se succèdent, imitant le retour du temps, l'éternité, la mort. Écrire, c'est mourir à soi. Le poète, participant de la « neutralité inhumaine » de la prosodie, assume l'anonymat qui définit le don de poésie : par-delà le soi, l'histoire et la politique, c'est un homme sans qualités, une « personne privée » (W. H. Auden), au seul service du langage. Sans domaine réservé – ni histoire, ni nature, ni amour –, il parcourt le visible pour le remettre à la poésie – 1'invisible. Qui a entendu Brodsky dire ses vers sait que sa diction « psalmodiante » destituait toute lecture théâtralisée au profit d'une mise en acte du primat de la prosodie.
Brodsky, dans cette façon de penser le poète et le chant, pourrait incarner l'ultime héritier de la « poésie pensée » russe qui émerge au xviiie siècle, puis, par le relais des « poètes-philosophes », les schellingiens Fiodor Tiouttchev (1803-1873) et Evgueni Baratynski (1800-1844), culmine au xxe siècle avec Ossip Mandelstam (1891-1938) et Nikolaï Zabolotski (1903-1958). Héritier des thèmes et des moyens de la poésie philosophique russe, il la pousse à ses limites, et, la croisant avec le grand apport anglo-saxon, il en fait une poésie de l'extrême contemporain.
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